Interview de Walid Saiem x Temporama

Interview de Walid Saiem x Temporama

Chef de service Énergie & Environnement, Groupe GCC Construction

Formé à la physique de l'environnement à l'université avant de rejoindre l'ESTP, Walid Saiem cultive un regard singulier sur l'acte de construire. Après avoir évolué au sein de grands groupes, il dirige aujourd'hui le service Énergie et Environnement de GCC où il déploie une approche résolument systémique. Véritable intrapreneur, il est à l'origine de solutions innovantes comme OPé pour garantir la performance énergétique réelle ou RÉUTIL pour massifier le réemploi sur les chantiers. Pour lui, l'urgence climatique impose de sortir des discours théoriques afin de transformer chaque contrainte carbone en un levier d'ingénierie fine et durable. Découvrez le parcours d'un expert qui place la pédagogie et la culture de la donnée au cœur de la transition écologique du bâtiment.
"J’ai progressivement construit la conviction qu’un projet multicritère est toujours plus robuste et plus pérenne qu’un bâtiment conçu autour d’un seul indicateur."

CONSTRUCTION

Vous êtes aujourd’hui chef de service énergie &environnement au sein de la direction ingénierie et technique de GCC, après avoir évolué chez Bouygues et Vinci Construction. Comment ce parcours au cœur de grands groupes a-t-il façonné votre vision du mieux construire, et plus particulièrement votre approche de la performance énergétique ?

Ce ne sont pas tant les grands groupes en eux-mêmes qui ont façonné ma vision du "mieux construire", que la diversité et l’ampleur des projets auxquels ils donnent accès. Travailler pour ces grand groupes, m’a permis d’être confronté à toutes les typologies d’ouvrages et à toutes les échelles. Or, ce sont très souvent les projets les plus complexes et les plus emblématiques qui portent aussi les ambitions environnementales les plus élevées. Cela constitue un terrain exceptionnel pour capitaliser un retour d’expérience rapide et massif sur des solutions techniques réellement duplicables.

On associe parfois les certifications environnementales comme BREEAM, LEED ou HQE, à un simple vernis marketing. Lorsqu’on est réellement à la manœuvre, on mesure au contraire la rigueur de ces démarches. Elles sont une véritable école de la complexité et apprennent surtout à ne pas raisonner en silo. Focaliser un projet uniquement sur l’énergie peut dégrader le confort ou la qualité de l’air intérieur ; se concentrer exclusivement sur le carbone peut, à l’inverse, pénaliser la performance des systèmes ou le recours aux énergies renouvelables. J’ai progressivement construit la conviction qu’un projet multicritère est toujours plus robuste et plus pérenne qu’un bâtiment conçu autour d’un seul indicateur.

C’est précisément pour déployer cette approche systémique, avec une réelle capacité d’expérimentation, que j’ai rejoint le GCC. Au sein de la Direction Ingénierie et Technique, j’ai ainsi structuré le service Énergie & Environnement autour de trois pôles étroitement liés : l’énergie, le carbone et l’économie circulaire. L’objectif n’est pas d’exceller sur un seul axe, mais de trouver, pour chaque projet, un équilibre technique et économique réaliste, car intégrer une ambition environnementale élevée dans un budget contraint nécessite une ingénierie particulièrement fine. L’évolution de la place de l’environnement dans les projets se perçoit très concrètement dans les réunions de conception. À mes débuts, j’intervenais le plus souvent en fin de processus, avec le sentiment d’apporter une forme de « caution écologique » une fois les choix structurants déjà arrêtés. Aujourd’hui, avec la RE2020, la logique s’est inversée. Les objectifs carbone et, plus largement, environnementaux structurent désormais les premières décisions de conception, en particulier sur les matériaux et les systèmes. La performance environnementale n’est plus une variable d’ajustement, mais un point de départ partagé avec les autres disciplines.

Cette approche se concrétise notamment à travers des opérations telles que la construction du Pôle Alpha et de la Maison de l’Intelligence Artificielle, un campus dédié à l’innovation, à l’entrepreneuriat et à la recherche académique, à fort potentiel de développement. Ce projet emblématique a été réalisé au cœur de Sophia Antipolis, sur la commune de Biot, par l’agence GCC Côte d’Azur. Le bâtiment a été conçu dès l’origine avec plusieurs ambitions environnementales fortes, et en particulier un objectif de performance énergétique réelle. Nous y déployons notre offre de garantie de performance OPé, que l’on a développée à mon arrivée au sein de la Direction Ingénierie et Technique (DIT) de GCC. Elle repose sur un ensemble cohérent d’études, de commissionnement et de suivi après livraison, permettant à GCC de s’engager contractuellement sur les consommations réelles et leur maintien dans le temps. Le projet vise par ailleurs les certifications BDM et BREEAM, dans une logique pleinement multicritère.

À une autre échelle, nous travaillons actuellement sur la réhabilitation d’une tour à La Défense pour le compte d’un maître d’ouvrage engagé, dont la performance environnementale constitue la particularité. C’est un projet qui présente un enjeu majeur d’excellence carbone pour un bâtiment de grande hauteur. Avec mon équipe, nous y déployons notamment une démarche de commissionnement carbone, en lien étroit avec les équipes travaux et le référent environnement chantier, afin de sécuriser la traduction concrète, sur le terrain, des objectifs. Sur le volet économie circulaire, nous mobilisons également notre démarche interne RÉUTIL pour maximiser le réemploi. Ces projets illustrent très concrètement la manière dont mon parcours dans les grands groupes a façonné ma vision : une performance énergétique et environnementale pensée comme un système global, mesuré, vérifié et opérationnel, et non comme un simple affichage d’objectifs.

Vous semblez fonctionner comme un intrapreneur au sein du groupe, en développant des solutions spécifiques comme OPé ou REUTIL. Quelle est l’histoire de la genèse est le fonctionnement concret de ces outils ? Et stratégiquement, pourquoi passer par la création d’offres packagées ? Est-ce une manière de rendre l’innovation plus lisible et plus facile à adopter pour les équipes travaux ?

’esprit d’initiative et d’entrepreneuriat fait réellement partie de l’ADN de GCC. C’est précisément ce qui me plait dans ce groupe et c’est ce qui m’a donné l’espace pour développer ces démarches. J’ai personnellement une forte appétence pour la création et la structuration de nouvelles solutions, à condition qu’elles soient immédiatement utiles pour les équipes opérationnelles. Le fait de créer des offres « packagées » répond à un objectif très simple : rendre l’innovation lisible, identifiable et facilement mobilisable par les équipes travaux. Donner un nom, une identité et un cadre clair à une démarche permet de la transformer en un véritable outil opérationnel, et non en une simple bonne pratique. La genèse d’OPé est directement liée aux Marchés Globaux de Performance. À mon arrivée à la Direction Ingénierie et Technique de GCC, j’ai proposé de structurer une offre dédiée afin d’encadrer de manière robuste nos engagements sur la performance énergétique réelle et derenforcer notre différenciation. L’idée a immédiatement été soutenue par le directeur technique, puis déployée au sein des agences du groupe.

Aujourd’hui, OPé constitue la démarche interne de GCC pour anticiper et garantir les consommations réelles des bâtiments. Elle s’appuie sur un ensemble cohérent d’actions couvrant la conception, le commissionnement, le contrôle qualité et le suivi de la performance après livraison. C’est long à décrire, mais désormais il suffit de dire « OPé » ou simplement de montrer le logo pour que chacun comprenne immédiatement ce que cela implique. Même si OPé est avant tout le fruit d’un travail collectif, j’ai eu le plaisir de recevoir avec OPé le 1er prix de l’innovation GCC en 2018, une reconnaissance qui m’a personnellement beaucoup touché. RÉUTIL est né d’un constat très opérationnel, issu des retours de terrain : sur la plupart des chantiers, de nombreux matériaux ou équipements déposés, ou restés inutilisés, sont encore en excellent état mais ne trouvent pas de débouché. En 2021, j’ai donc proposé de structurer une première démarche interne afin de faciliter leur réemploi entre chantiers. Ce qui distingue RÉUTIL des autres plateformes existantes, c’est qu’elle a été conçue et développée par une entreprise du BTP. Nous sommes à la fois producteurs de la ressource et utilisateurs finaux des matériaux. Pour ainsi dire, nous sommes notre propre client. C’est cela qui nous permet d’ancrer la démarche dans la réalité opérationnelle des chantiers et dans les contraintes concrètes des équipes travaux

Très rapidement, nous avons constaté que l’échange de flux ne suffisait pas pour déployer un réemploi réellement efficace. Le principal frein restait la difficulté à massifier la ressource et à proposer des matériaux requalifiés, directement utilisables sur les opérations. Au sein de la DIT, nous avons donc fait évoluer ensemble RÉUTIL vers une démarche beaucoup plus structurée, intégrant de l’ingénierie dédiée afin de produire un véritable « réemploi prêt à l’emploi ». Dans cette logique de massification, la démarche a été ouverte à d’autres entreprises du secteur – Rabot Dutilleul, Legendre, Demathieu Bard, Léon Grosse, ETPO et Paris Ouest – ainsi qu’à des acteurs spécialisés du réemploi. J’ai ajouté un pôle économie circulaire a également été créé au sein de mon service pour accompagner les projets et sécuriser techniquement les démarches. Aujourd’hui, RÉUTIL est une initiative interentreprises visant à structurer une filière opérationnelle de réemploi pour le BTP, au moins à l’échelle des ETI, afin de faire passer le réemploi du stade d’initiative ponctuelle à une pratique industrielle pérenne. Là encore, même si cette démarche est avant tout le résultat d’un travail d’équipe, j’ai eu l’honneur de recevoir personnellement le premier prix de l’innovation GCC en 2024 pour RÉUTIL, une reconnaissance importante pour l’ensemble des équipes engagées dans le projet. Au fond, le choix de passer par des offres packagées répond bien à un enjeu d’adoption : c’est un moyen très efficace de transformer l’innovation en outil concret, compréhensible et directement mobilisable par les équipes travaux.

Votre cursus est singulier car il allie la physique de l’environnement à l’université jusqu’à l’ingénierie de la construction à L’ESTP.Comment s’est opérée la rencontre entre cette approche scientifique et la réalité opérationnelle des chantiers ? Ce double regard a-t-il été un atout pour dialoguer avec les diverses équipes ?

C’est vrai que mon parcours est un peu atypique. Contrairement à beaucoup de personnes de mon équipe, je ne suis pas issu d’un schéma classique prépa puis école d’ingénieur. J’ai d’abord suivi un cursus universitaire en physique de l’environnement à l’Université ParisJussieu, avec une approche très orientée recherche, avant de terminer ma formation en école d’ingénieur dans un cursus co-accrédité ENSAM–ESTP.

De ces années à l’université, je retiens surtout une prise de conscience structurante : nous vivons dans un monde aux ressources finies, mais nous continuons à concevoir et à construire comme si elles étaient infinies. Le véritable défi intellectuel consistait déjà à réfléchir à la manière de préserver le confort et la qualité d’usage tout en respectant cette réalité physique. Ce parcours universitaire m’a surtout transmis un réflexe très précieux dans mon métier : savoir décrypter, simplifier et rendre compréhensibles des sujets complexes. On y apprend à chercher rapidement, à synthétiser et à expliquer clairement, ce qui est aujourd’hui indispensable pour faire avancer des projets collectifs. L’école d’ingénieur m’a ensuite apporté la rigueur et, surtout, le pragmatisme de la construction. Cette double culture, scientifique et opérationnelle, structure encore aujourd’hui ma façon de travailler : je ne me contente pas d’énoncer une contrainte ou une règle, j’explique systématiquement pourquoi elle existe et comment la traduire concrètement et efficacement dans un projet.

Sur les chantiers et dans les équipes de conception, la pédagogie est en effet essentielle. Les exigences environnementales peuvent être perçues comme un frein supplémentaire, notamment dans des opérations déjà très contraintes économiquement. Mon rôle est précisément de transformer ces contraintes réglementaires et environnementales en solutions techniques réalistes et économiquement soutenables. Je ne suis pas là pour dire uniquement ce qu’il faut faire, mais pour montrer comment le faire, et surtout en quoi cela a du sens pour le projet et pour ses usagers.

DÉCONSTRUCTION

Vous travaillez depuis plus de 15 ans sur l’énergie, lecarbone et la qualité environnementale dans le bâtiment. Quelles sont, selon vous, les idées reçues les plus persistantes autour de la performance énergétique et environnementale des bâtiments et celles qui continuent defreiner une transformation réelle du secteur ?

Selon moi, la première idée reçue, et sans doute la plus bloquante, est de considérer encore la performance énergétique et environnementale comme une contrainte supplémentaire, alors qu’il s’agit en réalité d’un changement de paradigme profond pour la manière de concevoir et de construire. Si les équipes environnement interviennent aujourd’hui très en amont dans les projets, ce n’est pas par effet de mode, mais par pur pragmatisme : sans respect des seuils réglementaires, notamment ceux de la RE2020, un projet ne peut tout simplement plus être déposé. L’environnement est devenu un critère dimensionnant au même titre que la structure, le coût ou le planning.

La deuxième idée reçue concerne le chantier et les équipes travaux. Le frein n’est pas technique, il est avant tout culturel. Les compagnons et les entreprises disposent d’un savoir-faire considérable, mais l’équation de production n’intègre pas encore naturellement des indicateurs comme l’impact carbone. L’exemple du béton est très parlant. Sur un bâtiment visant un niveau bas carbone, certains bétons dit bas carbone ne sont utilisables que pour des ouvrages précis. Cela implique de revoir les quantités commandées, prendre en compte les temps de séchage, l’organisation des rotations de banches et parfois même d’accepter de ne pas utiliser l’intégralité d’une toupie pour ne pas dégrader le bilan carbone du projet. Ce type de décision est contre intuitif pour des équipes très expérimentées, alors qu’il est souvent mieux intégré par les jeunes générations formées plus tôt à ces enjeux. Plus globalement, le principal frein reste le manque de culture de la donnée environnementale dans les décisions quotidiennes.

Un exemple très concret l’illustre bien, notamment sur des chantiers qui ne disposent pas d’un véritable commissionnement carbone. Imaginons deux produits strictement équivalents en performance technique. Le premier dispose d’une FDES individuelle, avec un impact carbone faible. Le second n’en dispose pas et se voit appliquer une valeur par défaut, beaucoup plus pénalisante, mais il est moins cher. Dans un contexte de forte contrainte budgétaire, le réflexe naturel est de choisir le produit le moins coûteux. Pourtant, ce simple arbitrage peut dégrader significativement le bilan carbone global de l’opération. Le vrai sujet est donc l’intégration encore insuffisante des indicateurs environnementaux dans les processus de décision courants.

Enfin, une autre idée reçue très persistante concerne le réemploi. Il existe encore un frein psychologique fort dès lors que le réemploi devient visible. Le réemploi « caché » (faux planchers, chemins de câbles, réseaux techniques) est généralement bien accepté, car il n’impacte pas l’image du bâtiment. En revanche, lorsqu’il concerne des éléments visibles, les réticences réapparaissent très vite.

Pourtant, le réemploi constitue un levier carbone majeur. La frugalité et la sobriété sont désormais largement partagées par les concepteurs comme par les constructeurs. L’enjeu, aujourd’hui, est surtout de démontrer par des projets exemplaires que la circularité peut parfaitement rimer avec qualité architecturale et exigence d’usage.

Nous le rappelons, vous avez développé l’offre OPé pour "garantir la performance énergétique réelle". Cela soulève une question potentiellement critique sur notre secteur : si cette offre est une innovation primée, cela signifie-t-il que la norme, le "standard" du marché, est de livrer des bâtiments dont on ne maîtrise pas la consommation réelle ? Pourquoi le fossé entre le calcul thermique et la facture énergétique finale reste-t-il un tabou ou un angle mort si tenace ?

Je ne dirais pas que la norme du marché est de livrer des bâtiments dont on ne maîtrise pas la consommation réelle. En revanche, l’engagement contractuel sur les consommations réelles et leur suivi dans le temps reste aujourd’hui essentiellement réservé aux projets menés en Marché Global de Performance, car il suppose un investissement complémentaire et une organisation spécifique.

Garantir une performance énergétique réelle repose, selon moi, sur trois piliers indissociables. En conception, d’abord, avec des études énergétiques dynamiques intégrant l’ensemble des paramètres du projet, complétées par des approches statistiques permettant de prendre en compte les aléas et les usages, afin de sécuriser la performance annoncée.

En phase chantier, ensuite, avec une démarche de commissionnement visant à vérifier la qualité de mise en œuvre et à garantir la cohérence entre ce qui a été conçu et ce qui est réellement livré.

Enfin, en exploitation, par le suivi des usages, des réglages et des consommations, indispensable pour vérifier la performance dans le temps et la maintenir. C’est précisément ce besoin de maîtrise des consommations réelles qui explique le développement des Marchés Globaux de Performance, notamment chez les bailleurs, pour lesquels la cohérence entre la conception et la facture énergétique finale est devenue un enjeu à la fois économique et réglementaire. Le fossé souvent évoqué entre le calcul thermique et la facture énergétique vient, selon moi, d’un malentendu fondamental. On compare une performance réelle, issue des factures, à une performance théorique issue de calculs réglementaires ou de labels. Or la performance réglementaire est, par construction, figée et intrinsèque au bâtiment : elle ne prend pas en compte les conditions d’exploitation, les usages réels ni la météo de l’année considérée.

Autrement dit, on juge le bâtiment dans la vraie vie avec un modèle qui ne décrit pas la vraie vie. Lorsque cette nuance n’est pas comprise, on a tendance à discréditer à tort les démarches réglementaires ou de labellisation, alors que le véritable enjeu est d’articuler intelligemment performance théorique et performance réelle, ce que permet justement une démarche comme OPé.

Vous êtes certifié CMVP, CBCP, diagnostiqueur PEMD et en charge du bilan carbone de GCC. Pensez-vous que les outils de mesure, de reporting et de décision sont réellement adaptés pour piloter la transition environnementale du secteur aujourd’hui ? Pourquoi ? Quels outils ou actions permettraient selon vous une parfaite lecture du bilan carbone global ?

Je n’ai pas passé ces certifications pour collectionner des titres, mais pour structurer, au sein de mon service, des démarches concrètes de suivi de la performance et de contrôle qualité tout au long des projets. Le protocole IPMVP et la certification CMVP encadrent la mesure et la vérification de la performance énergétique réelle, tandis que la certification CBCP structure le commissionnement sur chantier : contrôles, essais fonctionnels, vérification de la cohérence entre la conception et l’exécution. Ces certifications encadre le pilotage de notre offre OPé.

La certification PEMD s’inscrit dans la même logique de contrôle et d’objectivation. Notre pôle économie circulaire ne traite pas uniquement le réemploi, mais également le recyclage et la valorisation des matériaux. Cette certification nous permet de structurer les diagnostics, de fiabiliser les données sur les gisements, d’identifier concrètement les possibilités de réemploi et de valorisation, puis d’en assurer le suivi effectif en phase travaux. Elle est devenue indispensable pour disposer d’une vision complète, cohérente et opérationnelle du sujet, en tant qu’entreprise générale.

Au-delà des certifications, ce sont ces démarches de terrain qui constituent de véritables outils de pilotage, permettant de relier la théorie de la conception à la réalité de l’exécution. Elles rendent la performance énergétique et environnementale mesurable, vérifiable et durable dans le temps. Bien entendu, ce n’est pas encore parfait. Selon moi, la « parfaite lecture » du bilan carbone global ne passera pas uniquement par des outils numériques, mais par des  .méthodes et démarches adaptables à chaque projet, capables d’intégrer les spécificités techniques, les contraintes de chantier et les arbitrages opérationnel.

RECONSTRUCTION

Historiquement, les rôles étaient très cloisonnés dans la chaîne de valeur. La MOA décide, la MOE conçoit, l’entreprise exécute. Avec l’exigence de garantie de performance réelle, comme votre offre opé, ces frontières semblent bouger. Comment l’entreprise générale peut-elle s’intégrer plus tôt ou différemment dans le dialogue, pour devenir un partenaire technique de la maîtrise d’œuvre, plutôt qu’un exécutant ?

Cette approche est particulièrement pertinente dans le cadre des Marchés Globaux de Performance (MGP), où notre offre OPé s’inscrit. Dans ces projets, l’entreprise générale porte la responsabilité des performances et des résultats car elle est souvent mandataire du groupement. L’objectif n’est pas de remplacer la maîtrise d’œuvre, mais de la compléter. La MOE se concentre sur la conformité et la performance ; l’entreprise générale (EG) peut apporter une vision globale des risques : coût, délai, qualité, exploitation. Intégrer l’EG dès les premières phases permet d’anticiper les dérives potentielles de planning, la complexité d’exécution, la sensibilité aux aléas (approvisionnement, préfabrication, accès chantier) et l’impact réel des choix techniques sur le coût global. Cette contribution précoce se traduit par une conception plus robuste, plus réaliste et mieux pilotée.

Malgré l’ampleur des défis, qu’est-ce qui vous donne aujourd’hui des raisons d’être optimiste pour l’avenir du secteur de la construction ? Voyez-vous émerger des pratiques, des profils ou des changements de posture qui vous semblent réellement structurants ?

Malgré l’ampleur des défis, je reste personnellement optimiste. Mon positionnement au sein d’un service énergie me donne sans doute une vision partielle, car j’interviens majoritairement sur des projets déjà engagés dans des démarches de performance, mais plusieurs signaux me semblent réellement encourageants. Le premier est l’évolution du cadre réglementaire, qui est passé d’une approche historiquement centrée sur l’énergie à une vision beaucoup plus multicritère, intégrant notamment l’impact carbone. Cette évolution permet d’aborder les enjeux environnementaux de manière plus globale et plus cohérente avec les objectifs de la filière.

Je constate également une évolution très nette du regard des usagers. Dans les bureaux, l’intérêt porte de plus en plus sur le confort et la qualité d’usage, tandis que, dans le logement social, la performance est directement associée à la maîtrise des charges. Dans les deux cas, les occupants sont aujourd’hui beaucoup plus réceptifs et à l’écoute de ces sujets.

Enfin, ce qui me rend particulièrement optimiste, c’est l’appétence très forte des jeunes générations pour ces enjeux. Ils y sont sensibilisés très tôt dans leur parcours de formation et manifestent un réel intérêt pour rejoindre les bureaux d’études et les équipes techniques afin de travailler spécifiquement sur la performance environnementale. J’observe aussi, de plus en plus, des démarches volontaristes portées aussi bien par certains territoires, comme Plaine Commune, que par des maîtres d’ouvrage privés, qui font de la performance environnementale un véritable élément de différenciation et une composante centrale de leur stratégie.

Si vous aviez un pouvoir réglementaire et immédiat pour débloquer un et un seul verrou qui empêche aujourd’hui le BTP d’accélérer sa mutation écologique, lequel feriez-vous sauter immédiatement ?

La question est vaste ; je vais donc me concentrer sur un sujet très concret qui m’occupe ces jours-ci : le réemploi. Comme je l’ai indiqué précédemment, il constitue un levier majeur de frugalité et de réduction de l’empreinte carbone. Toutefois, le principal frein à son déploiement reste, selon moi, le déséquilibre économique persistant entre le réemploi et les solutions neuves.

Aujourd’hui, le réemploi coûte plus cher que le neuf essentiellement à cause du coût de la main-d’œuvre, dans un système où des matériaux neufs importés sont parfois artificiellement moins chers que le travail local de dépose, de remise en état et de réintégration.

Si j’avais un pouvoir réglementaire immédiat, je mettrais en place un dispositif fiscal ciblé de baisse de charges pour les acteurs locaux du réemploi, en particulier les TPE et PME, afin de rééquilibrer le coût du travail par rapport au coût de la matière neuve importée. L’objectif serait simple : rendre économiquement compétitif le réemploi et la valorisation des savoir-faire locaux, pour que la performance environnementale et l’économie circulaire deviennent une norme rentable, et non une exception.

Walid, nous arrivons à la dernière question de notre interview. Enfin, à quel acteur ou actrice du secteur est-ce que vous aimeriez donner la parole pour poursuivre cette réflexion autour du mieux construire et sur quel sujet, selon vous, devrait être mis en débat en priorité ?

Il y a aujourd’hui de nombreux acteurs qui effectuent un travail remarquable. Sur le sujet du réemploi Sur le terrain opérationnel, je citerais d’abord Frédéric Adam, fondateur du Plateau Circulaire, partenaire de RÉUTIL. J’apprécie particulièrement son approche du réemploi, telle que je la conçois : une démarche qui ne se limite pas au stockage et à la revente de matériaux, mais qui intègre pleinement le reconditionnement, l’accompagnement des projets, ainsi que la sensibilisation des acteurs. Son action constitue, selon moi, un véritable atout pour la structuration de la filière.

Dans la même dynamique, je pense également à notre partenaire RÉUTIL, PresRV, filiale de notre « cousin réemploi » Rabot Dutilleul, avec sa toute nouvelle plateforme physique de réemploi des matériaux du bâtiment en métropole lilloise. Cette initiative contribue concrètement à rendre le réemploi plus accessible et plus opérationnel pour les projets. Sur un registre plus institutionnel et territorial, je recommanderais enfin d’interroger Justine Emringer, cheffe de projet métabolisme urbain à Plaine Commune. Le travail engagé par l’établissement, et en particulier la mise en œuvre de leur charte réemploi, a un impact structurant et très positif sur l’ensemble de la filière.

Sur les enjeux environnementaux et de transformation des pratiques, j’aimerais également donner la parole à Charlotte Modiano, dirigeante du bureau d’études ETHIKURBAINE. Son action est particulièrement intéressante car elle dépasse le seul champ de l’ingénierie environnementale : elle s’inscrit aussi dans des démarches de concertation et d’implication des acteurs, avec une approche à la fois très concrète et profondément collective.

Présentez votre projet
&
Obtenez une estimation  
Je prends
RDV