Interview de Thierry Laquitaine x Temporama

Interview de Thierry Laquitaine x Temporama

Directeur ISR, AEW

Comment concilier rentabilité financière et urgence climatique dans un secteur responsable de près 40% de notre consommation énergétique ? C'est le grand défi de Thierry Laquitaine. À la fois Directeur de l'Investissement Responsable chez AEW et Président de l'association CircoLab, il œuvre sans relâche pour transformer l'industrie de la construction en profondeur. Gestionnaire d'un portefeuille de plusieurs milliards d'euros, il place l'économie circulaire, la réutilisation des matériaux et la collaboration au centre de sa vision stratégique. Découvrez les convictions d'un leader inspirant qui démontre chaque jour que la transition écologique est une formidable opportunité pour réinventer nos manières de bâtir.
"Je suis convaincu qu'il n'existe pas UNE seule solution pour instaurer une vision durable dans notre secteur, mais un ensemble de facteurs interconnectés qui nous incitent à agir."

CONSTRUCTION

Cela fait plusieurs années déjà que vous travaillez dans le secteur de lʼimmobilier et de la construction, quʼest-cequi vous a inspiré au départ à travailler dans ce secteur et quʼest-ce qui continue à vousinspirer au quotidien ?

Depuis plusieurs années, mon engagement dans le secteur de l'immobilier et de la construction est profondément ancré dans une volonté de faire évoluer notre approche face aux enjeux environnementaux. En effet, j'ai pris conscience de l'impact majeur de l'immobilier sur notre planète, avec environ 40 % de la consommation énergétique et 36 % des émissions de gaz à effet de serre liées à ce secteur. C’est pourquoi la transition écologique ne se fera pas sans une profonde transformation de notre secteur. Chaque projet, chaque décision a le potentiel de réduire notre empreinte environnementale. Gérer un portefeuille immobilier de plus de 35 milliards d'euros d’actifs est à la fois un privilège et une 2 décisions cruciales. Ce qui m'inspire, c'est la possibilité de contribuer au changement. Le secteur du développement durable exige une remise en question constante et de l'innovation pour proposer dessolutions.

Il semble que le développement durable fasse partie intégrante de votre vision pour ce secteur, comment expliquez-vous cela ?

Le développement durable est au cœur de ma vision pour le secteur immobilier, fruit d'une prise de conscience progressive au cours de ma carrière. Dans le passé, la construction se concentrait sur la rentabilité, sans tenir compte de l'impact sur la collectivité ou l'environnement, une approche insoutenable. Des investisseurs ont alors commencé à nous interrogersur l'amélioration de la performance environnementale et notamment énergétique de leurs portefeuilles, ce qui nous a motivé à imaginer des solutions innovantes. Le fait de gérer les actifs d’investisseurs institutionnels ayant une vision à long terme incite à avoir une approche plus responsable et d’anticiper les évolutions. Être gestionnaire en Europe, notamment en France, est un atout, car la France est en avance par rapport à ses voisins, au niveau règlementaire, avec notamment les différentes règlementations thermiques, le décret tertiaire, la loi pour la transition énergétique, la loi Énergie Climat… Au fil des ans, j'ai adopté une approche intégrée du développement durable, réalisant que chaque projet doit favoriser une réflexion innovante et collective. Mon expérience chez AEW, où je gère le développement durable depuis 15 ans, m'a appris à voir l'environnement comme un atout créateur de valeur pour nos projets. Aujourd'hui, le développement durable est une nécessité, soutenue par des réglementations renforcées et une prise de conscience générale. Toutefois, des défis persistent, notamment en matière de formation et de collaboration. Pour progresser vers un avenir durable, il est crucial d'unir nos forces et d'intégrer tous les acteurs du secteur.

Vous êtes aujourdʼhui, non seulement directeur ISR chez AEW, mais aussi président de lʼassociation CircoLab. On a dʼun côté un poste dans une entreprise qui a plus de 40 ans d'expérience sur le marché et de l'autre une association qui est encore jeune avec 6 ans d'activité. En quoi vos ambitions dans l'appréhension de ces deux rôles se rejoignent-elles ?

En tant que Président de CIRCOLAB et Directeur de l’Investissement Responsable chez AEW, mes ambitions se rejoignent dans une vision de transformation écologique. L'économie circulaire est essentielle pour mieux gérer nos ressources et répondre à la disponibilité critique des matériaux, surtout dans la transition écologique. Je crois fermement que la sobriété dans l'utilisation des ressources est indispensable. Nous devons agir concrètement et avec responsabilité en remettant en question notre rapport aux matériaux, en favorisant des pratiques comme le réemploi. C'est l'objectif de CircoLab : rassembler les acteurs du secteur pour partager des connaissances et développer des solutions durables. Bien que jeune, l'association a un rôle fondamental à jouer dans l'émergence d'une économie circulaire industrialisée, en créant un écosystème de collaboration entre industriels, architectes et gestionnaires d'immeubles pour mettre en œuvre des pratiques de réemploi efficaces. Mon expérience chez AEW apporte une perspective stratégique et opérationnelle à CircoLab, tout en tirant parti de l'innovation et des retours d'expérience que nous collectons. L'objectif est de faire de l'économie circulaire une évidence dans notre manière de travailler, tant dans le secteur privé que dans la sphère publique. Ainsi, mes deux rôles convergent vers une démarche proactive visant à promouvoir des pratiques plus durables et respectueuses de l'environnement.

DÉCONSTRUCTION

En tant que directeur ISR chez AEW, quels sont vos constats sur l'évolution de la durabilité et de la responsabilité environnementale dans notre secteur au cours des 20 dernières années. Quels obstacles freinent selon vous cette transformation ?

L'évolution de notre secteur au cours des 20 dernières années a été marquée par une prise de conscience croissante de l'importance de la durabilité et de la responsabilité environnementale, en réaction à des crises comme le choc pétrolier des années 70 et plus récemment la guerre en Ukraine. Cela souligne la nécessité d'adapter notre approche à la question de l'accès à l'énergie, qui est à la fois conjoncturelle et structurelle, mais aussi à dépasser la simple réaction à des crises pour anticiper les crises à venir qui seront bien plus graves. Cependant, des obstacles persistent. D'une part, la transformation à grande échelle reste un défi, notamment en ce qui concerne l'amélioration des bâtiments existants, souvent perçue comme moins visible et moins noble que la construction neuve. D'autre part, la coordination entre les différents acteurs, investisseurs, locataires et pouvoirs publics est insuffisante. Les normes strictes sur les bâtiments et les règles récentes sur la finance durable peuvent parfois s’opposer. Il est crucial que la réglementation évolue de manière cohérente avec les objectifs environnementaux et que des dispositifs incitatifs soient mieux intégrés. Enfin, la question de la formation est cruciale. Nous avons besoin d'une main-d'œuvre qualifiée pour faire face aux exigences de la rénovation énergétique et de l'économie circulaire. Cela nécessite une collaboration renforcée entre le secteur éducatif et les entreprises pour s'assurer que nous disposons des compétences nécessaires.

Comment la MOA peut-elle contribuer à une industrie immobilière plus responsable ?

La maîtrise d'ouvrage joue un rôle clé dans l'orientation de nos secteurs vers une construction plus responsable, à travers la décision de lancer un projet, la fixation d’objectifs environnementaux et sociaux et leur intégration dans les programmes des projets. Dans le cadre de l'économie circulaire, comme nous l'avons constaté au sein de CircoLab, le maître d'ouvrage agit à la fois en tant qu'offre et demande de matériaux de réemploi. Par exemple, en réalisant des diagnostics de ressources (PEMD), il facilite l'identification de matériaux réutilisables, une étape cruciale à intégrer dès le début du projet pour une valorisation efficace. Il est également essentiel de reconnaître la diversité des investisseurs et des maîtres d'ouvrage, qui ont des niveaux d'ambition et des degrés d'engagement variés. Certains sont prêts à investir davantage ou à accepter des surcoûts pour améliorer la performance environnementale de leurs projets, soulignant ainsi l'importance de leur implication dans la transition vers un immobilier durable.

Comment AEW et plus particulièrement vous grâce à votre rôle de directeur ISR, réussissez à implémenter une vision plus durable de nos secteurs ?

En tant que Directeur ISR d'AEW, je suis convaincu qu'il n'existe pas UNE seule solution pour instaurer une vision durable dans notre secteur, mais un ensemble de facteurs interconnectés qui nous incitent à agir. La crise climatique, à l’exemple des événements extrêmes tels que les vagues de chaleur ou les inondations, a mis en lumière l’urgence d’une transformation. Ce que nous observons est la réalité immédiate en avance par rapport aux prévisions scientifiques qui nous oblige à changer notre approche dès maintenant. L’urgence d’agir est cruciale, non seulement pour des raisons éthiques, mais aussi parce que nos locataires et partenaires attendent des solutions concrètes. Par exemple, des bâtiments mal isolés nuisent au bien-être des occupants, et peuvent entraîner une perte de locataires, impactant ainsi notre rentabilité. La réputation des investisseurs est également en jeu. Les acteurs du marché doivent rendre des comptes sur leurs pratiques en matière de durabilité. Il est essentiel de comprendre que les choix que nous faisons aujourd'hui auront des répercussions sur notre avenir collectif. En tant que directeur ISR, je m’efforce d’intégrer les considérations environnementales dans chaque décision. Cela implique de dépasser les exigences légales pour créer des espaces bâtis durables et résilients. Les données et analyses ESG sont essentielles pour mesurer notre impact et guider nos actions. Chez AEW, nous nous engageons à transformer notre vision en actions concrètes, répondant aux attentes de la société et des investisseurs. C’est cette approche proactive qui nous permettra de naviguer dans un avenir où durabilité et rentabilité peuvent coexister.

RECONSTRUCTION

Quels sont selon vous les principales problématiques que nous devons anticiper pour assurer un futur plus vertueux de nos secteurs ?

Selon moi, les principales problématiques à anticiper pour 6garantir un avenir durable dans nos secteurs se déclinent en trois axes :

  • l'éducation,
  • la responsabilisation
  • et la collaboration.

L'éducation est primordiale pour transformer notre vision du monde et sensibiliser les nouvelles générations aux enjeux environnementaux. Comme le montrent les enseignements que reçoivent aujourd'hui les jeunes sur les conséquences des événements climatiques, en intégrant ces enjeux dans l'éducation, nous préparons des citoyens plus conscients et engagés. Ensuite, il est crucial de responsabiliser les acteurs économiques. Actuellement, le système tend à déresponsabiliser les entreprises, et leurs dirigeants, atténuant ainsi leur engagement envers l'environnement. Mais des initiatives comme la comptabilité « extra-financière » de la Commission européenne visent à améliorer cette situation. Enfin, la collaboration est un défi majeur. Bien que l'Accord de Paris démontre que l'union autour d'une cause commune est possible, il reste essentiel de renforcer les actions concrètes et de surmonter les divisions pour optimiser nos efforts collectifs et éviter le gaspillage de ressources et de temps.

Il existe de nombreuses initiatives au service de l'immobilier plus durable (performance énergétique, bas carbone, construction hors site, etc). Quelles sont les initiatives et démarches que vous considérerez comme prometteuses face aux enjeux écologiques et pourquoi ?

Il est essentiel de repenser notre approche de la construction et de l'immobilier face aux défis écologiques. Nous devons privilégier la rénovation plutôt que la construction neuve, sauf en cas de nécessité. Lors des rénovations, il est essentiel d'utiliser des indicateurs pertinents comme l’analyse du cycle de vie (ACV) pour évaluer l'impact carbone et énergétique de nos choix. Trop souvent, nous avons transféré les nuisances de l'utilisation des bâtiments vers la fabrication des matériaux ce qui peut conduire à des résultats environnementaux réels décevants. Nous devrions réduire l'utilisation des matériaux en intégrant des principes d'économie circulaire et en favorisant les matériaux biosourcés. L'utilisation de béton par exemple doit être réservée aux 7besoins stricts, tandis que des solutions composites utilisant du béton, de l'acier, du bois et des éléments réemployés peuvent nous aider à atteindre une meilleure performance environnementale. La construction hors site, notamment en bois, représente une voie prometteuse, alliant efficacité industrielle et avantages écologiques. Cependant, cette transition nécessite une chaîne de valeur solide, incluant les compétences, les matériaux et les infrastructures nécessaires. Les crises environnementales interrogent par ailleurs notre capacité à collaborer entre tous les acteurs de la chaîne de valeur (industriels, architectes, bureaux d’étude, constructeurs, mainteneurs et exploitants, maître d’ouvrages et locataires). Des initiatives collaboratives et les outils correspondants sont indispensables. Pour les nouvelles générations, ces défis sont une opportunité de créativité et de réinvention de l'immobilier. Il est essentiel d'intégrer ces réflexions dès la phase de conception, en tenant compte de la gestion de l'énergie et de l'utilisation rationnelle des ressources disponibles qu’ils s’agissent de ressources énergétiques, des matériaux, de budget carbone. Par exemple, il est possible d’améliorer la sobriété, l’efficacité, la mutualisation, l’intensité d’usage, les synergies, d’interroger les besoins, les facteurs d’intensité carbone des énergies utilisées, le recours aux ressources renouvelables, biosourcées, circulaires… La boîte à outils de la durabilité s’enrichit et se complexifie, ce qui nécessite d’utiliser les outils à bon escient et de bien les coordonner. Chaque initiative est importante, et de nombreuses idées peuvent contribuer à bâtir un avenir immobilier plus durable.

Quelles sont vos ambitions pour le label CircoLab ?

En tant que président de CircoLab, je suis très satisfait de l'évolution de notre label. Dès le départ, nous avons voulu créer un label pragmatique et ciblé, sans prétendre couvrir tous les aspects de l'économie circulaire. Notre objectif est de guider les acteurs bien intentionnés et de valoriser leurs efforts par une reconnaissance officielle, avec un contrôle externe pour garantir l'engagement des projets labellisés. 8Aujourd'hui, avec l'évolution du marché de l'économie circulaire, notre ambition pour le label CircoLab est de continuer à être un précurseur et à stimuler le marché, en intégrant des améliorations basées sur l'expérience acquise. Nous avons formé plus de 100 certificateurs pour aider les maîtres d'ouvrage à obtenir le label, nous poursuivrons ces efforts à travers des sessions de formation régulières et nous travaillons à définir un label pour les métiers de l’exploitation. Nous voyons ce label non seulement comme une certification, mais aussi comme un langage commun qui favorise la collaboration et l'éducation de l'industrie. Actuellement, une vingtaine à une trentaine de projets sont labellisés ou en cours de labellisation, et notre objectif est de voir ce nombre croître tout en continuant à défricher les meilleures pratiques dans ce domaine.

La question de la fin, à quel acteur, donneriez-vous la parole pour s’exprimer sur les enjeux du mieux construire ? Des thèmes particuliers sur lesquels il devrait s’exprimer selon vous ? Pourquoi lui/elle ?

Pour aborder les enjeux du mieux construire, je donnerais la parole à Henri Chapouthier, Responsable du département Développement durable chez ICADE. Son expertise en biodiversité et en intégration des enjeux environnementaux dans l'urbanisme serait précieuse. Il pourrait aborder des thèmes essentiels comme la préservation de la biodiversité dans les projets de construction, l'adaptation des infrastructures aux enjeux climatiques, et les stratégies pour une approche durable en aménagement urbain. Sa connaissance des enjeux locaux et sa capacité à proposer des solutions concrètes en font un interlocuteur clé pour sensibiliser le secteur.

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