Interview de Philippe Madec x Temporama

Interview de Philippe Madec x Temporama

Architecte Co-fondateur et Co-auteur, Associer & Mouvement pour une frugalité heureuse et créative

Profondément marqué par ses racines bretonnes et héritier d'une relation fusionnelle avec la nature, Philippe Madec milite depuis plus de 40 ans pour une architecture pleinement ancrée dans son territoire. Architecte visionnaire à la source du Manifeste pour une frugalité heureuse et créative, il a su fédérer 17600 personnes à travers 90 pays autour d'une conviction inébranlable. Pour lui, la transition écologique ne passera pas par une complexité technologique mais par un retour au bon sens bioclimatique. Fini l'hégémonie du ciment ou du plastique. Il préfère sublimer la terre crue, les fibres ou la pierre en valorisant les intelligences locales. Dans cet échange inspirant, il nous invite à cesser de maltraiter nos terres pour enfin apprendre à les ménager, tout en transformant nos logements en véritables refuges face aux températures extrêmement variables de notre époque.
"Repenser nos établissements humains comme des refuges est le grand travail à mener. La grande œuvre de notre temps."

CONSTRUCTION

Vous êtes dans le domaine de l’architecture depuis plus de 40 ans. Quels ont été les moments ou les rencontres décisives qui ont profondément influencé votre parcours ?

Avant même l’architecture, tout commence en Bretagne. Je viens d’un monde où la relation entre nature et culture se vit au quotidien. Fils d’ostréiculteur et petit-fils de meunier, j’ai grandi entre la marée qui rythme les journées et l’eau douce qui coule sans cesse. Cette relation intime avec la nature est au cœur de mon histoire. Si je suis écologiste aujourd’hui, c’est par transmission, à la fois familiale et bretonne. Un héritage familial, un héritage breton. Je n’ai pas eu à faire d’effort particulier pour le devenir. C’est une évidence. Je ne comprends même pas qu’on puisse envisager une vie déconnectée de ce lien fondamental entre nature et culture. Et mon adolescence l’a renforcé, avec les grandes catastrophes écologiques sur les côtes bretonnes, l’Amoco Cadiz ou le Torrey Canyon, qui ont profondément marqué ma terre et toute une génération.

J’ai toujours voulu être architecte. La vraie question n’est pas “pourquoi architecte ?”, mais “pourquoi architecte écologiste ?”. Mais nous y viendrons plus tard. Parmi les rencontres décisives, il y a celle d’Henri Ciriani, grand architecte et pédagogue, Grand Prix national d’architecture. J’ai suivi ses cours au Grand Palais dans les années 1970. C’est lui qui m’a appris à concevoir l’espace architectural, à comprendre la beauté, l’équilibre, la proportion, le nombre d’or. Il m’a appris à être architecte. Grâce à lui, j’ai acquis les fondements de ce qu’est l’architecture moderne. Mais il ne m’a jamais parlé du lien entre nature et culture. À la fin de mes études, j’ai mis plusieurs années avant de construire. J’avais besoin de trouver comment exprimer une architecture en accord avec mes convictions. Cette quête m’a conduit à Kenneth Frampton, historien angloaméricain et grand spécialiste de l’architecture moderne. En 1983, il rendait publique sa théorie du Régionalisme critique, une clé pour rester moderne tout en retrouvant ses racines. Invité à l’Université Columbia en tant que visiting scholar, j’ai pu approfondir ces réflexions. Le Régionalisme critique est devenu pour moi une manière d’ancrer chaque projet dans son territoire, d’y relier la modernité et la nature, au climat, aux ressources.

Quand je rentre en France, vers 1984-1985, aucune école d’architecture ne voulait de mon enseignement, déjà tourné vers les questions de l’espace et de l’environnement. Seule l’École du paysage de Versailles m’a ouvert ses portes. Le paysage par définition nous relie au vivant et à la nature. Je commence donc à enseigner le paysage à Versailles, avec Michel Corajoud. Et à l’étranger, cela crée une confusion : à Harvard, ils pensent que je suis paysagiste et ils m’invitent à leur tour à enseigner le paysage. Ce que j’ai fait, invité lors de 3 années.

Quand j’arrive à Cambridge en 1991, cela fait quatre ans que le rapport Brundtland a introduit la notion de développement durable. Ce rapport, commandé par l’ONU, marque un tournant historique, il ouvre la voie à tout ce que nous considérons aujourd’hui comme acquis : la considération des héritages entre générations, l’approche holistique liant l’économique, le social et l’environnemental, la nécessité de penser global et d’agir local, le GIEC, l’ADEME, les Agendas 21... Toutes ces dynamiques trouvent leur origine dans et autour de ce rapport-là. Dans ces années, la Business School de Harvard organise déjà des conférences sur le développement durable, auxquelles j’assiste naturellement. Pendant ce temps, je poursuis mon travail en France : l’éco-responsabilité et le développement durable en sont déjà les fondements. Paradoxalement, c’est aux États-Unis que j’ai trouvé les outils théoriques qui m’ont permis de renouer avec mes racines bretonnes. Et puisque vous me demandiez quelles personnalités ont marqué mon parcours, il y a aussi en 1998, la rencontre avec Alain Bornarel, fondateur du bureau d’études Tribu, engagé dans l’émergence de la HQE en France. Depuis ce jour, nous sommes amis.

Voilà, ce sont les figures fondatrices. Bien sûr, au fil d’une carrière, d’autres personnes deviennent importantes, mais ceux-là, ce sont les premiers, les piliers.

Nos bureaux travaillent ensemble en continu, avec une dizaine de projets en cours. Le manifeste de la Frugalité heureuse et créative est né de cette période-là, et aussi de ma rencontre ultérieure avec l’architecte auteure Dominique Gauzin-Müller, pour les mêmes raisons. Voilà, ce sont les figures fondatrices. Bien sûr, au fil d’une carrière, d’autres personnes deviennent importantes, mais ceux-là, ce sont les premiers, les piliers.

Pourriez-vous nous citer 3 projets auxquels vous avez participé et qui définissent l’évolution de votre vision et de votre parcours ?

Quand je suis rentré de Columbia, j’ai commencé à travailler dans le bourg de 900 habitants d’une commune bretonne, Plourin-lès-Morlaix. C’était en 1991. Aujourd’hui, tout le monde parle du renouveau des bourgs comme d’un enjeu d’avenir ; pour ma part j’ai commencé à y travailler dès cette époque jusqu’en 2004. Ce projet m’a permis de mettre en œuvre concrètement ce que j’avais compris du régionalisme critique. J’y ai mené les expérimentations dont j’avais absolument besoin pour sortir du modernisme et entrer dans une approche durable.

3 dimensions ont été au cœur de cette démarche : la participation citoyenne, la matière envisagée comme ressource et l’intégration du temps dans le projet. Ces 3 éléments forment, à mes yeux, le socle de toute approche écoresponsable. Ce travail à Plourin-lès-Morlaix, a été un projet largement reconnu, il a reçu plusieurs prix, dont le Prix du Projet citoyen, remis par l’UNSFA, dont j’en ai été le tout premier lauréat. Travailler avec les habitants fait appel à l’intelligence collective, elle rend meilleur le projet et n’empêche vraiment pas de faire, de créer.

Le 2nd projet est plus récent : la médiathèque James Baldwin et la Maison des réfugiés à Paris. Ce sont des projets emblématiques, dans lesquels se déploie l’ensemble des approches frugales que nous défendons : la réhabilitation, l’usage de matériaux biosourcés et de réemploi, la ventilation naturelle et bien sûr, le travail avec les usagers et la concertation citoyenne. Entre ces deux projets, je ne vais pas vous en citer un troisième.

C’est un principe fondamental de l’atelier : on s’attache à ne jamais faire deux fois la même chose. À chaque nouveau projet, il y a un pas de côté, on explore un territoire qu’on n’a jamais abordé. Reproduire ce qu’on sait faire, c’est une forme de renoncement. Presque un suicide créatif. Cela reviendrait à se couper de l’engagement dans la création et l’invention. Depuis le début, chaque projet s’attache à être une avancée. Il n’y en a aucun entre la cinquantaine, la centaine de projets que l’atelier a fait entre cette époque-là et aujourd’hui qui pourraient être mis en avant. Tous pourraient l’être. Pour chacun d’eux, même sur un détail, on pourrait dire : « voilà ce qu’on a fait là, qu’on n’avait encore jamais fait ».

Cette dynamique nous a permis, aujourd’hui, de réaliser la médiathèque James Baldwin ou la Maison des réfugiés. Parce qu’on a franchi, une à une, toutes les étapes nécessaires pour se libérer du savoir-faire moderniste. Et je dis bien “moderniste”, pas “moderne”. Le modernisme, c’est une des pensées du XXème siècle. Moi, je reste moderne, un héritier des grands modernes. Je suis de mon époque. Être moderne, c’est parler depuis son temps. C’est incarner une contemporanéité. Et je le revendique pleinement. Donc voilà, vous n’avez pas trois projets, vous en avez deux puissants à plus de 30 ans d’écart !

Vous êtes co-auteur du Manifeste pour une Frugalité Heureuse et Créative. En quoi le mouvement qui en découle vous semble-t-il plus que jamais nécessaire aujourd’hui ?

Le Manifeste pour une frugalité heureuse et créative n’est pas un discours, c’est avant tout la démonstration qu’il est possible de faire autrement. Il faut arrêter de croire qu’il n’existe pas d’alternative aux bâtiments en béton, aux façades vitrées et climatisées. C’est une forme de paresse intellectuelle, presque un suicide collectif. Ce que montre notre manifeste par le mouvement qui s’est créé aujourd’hui : 17 600 personnes dans 90 pays et plus d’une trentaine de groupes en France, ce qu’il prouve est que la frugalité n’a rien d’utopique. Nous savons déjà faire autrement, et nous le faisons depuis longtemps. Nous avons gagné la bataille des idées.

Si vous êtes là aujourd’hui, c’est bien une preuve que cette vision infuse. En revanche, nous n’avons pas encore gagné la bataille du terrain. Beaucoup comprennent, mais peu appliquent. La particularité du mouvement, c’est que nous ne nous contentons pas de parler, nous construisons. Nous agissons concrètement depuis plus de trente ans, sans attendre 2030 ou 2050, ce sera trop tard. C’est ce qui rend ce mouvement essentiel. Il agit, il fédère et il inspire. En France, ses membres publient régulièrement des ouvrages valorisant des architectures frugales exemplaires en Bretagne, en Nouvelle-Aquitaine, dans le Grand Ouest, en région PACA ou encore en Auvergne-Rhône-Alpes. Partout, les preuves existent, et elles montrent que nous savons faire.

Alors pourquoi ce modèle ne s’impose-t-il pas davantage ? Parce qu’il faut composer avec des intérêts puissants, ceux des lobbys, de la finance, de certains promoteurs ou responsables politiques encore trop attachés à l’argent. Au lieu de faire toujours plus, nous savons faire mieux avec moins. Nous n’attendons pas d’autorisation pour agir différemment. Pendant longtemps, nous avons avancé en marge de la loi, non pas contre elle, mais parce qu’elle n’était pas adaptée à la réalité écologique, aux ambitions d’un développement durable.

Certaines lois ont heureusement évolué, comme la loi ESSOC, qui a introduit le “permis de faire”. Elle permet d’expérimenter des solutions plus sobres, comme la ventilation naturelle, que nous défendons depuis toujours. Dans nos bâtiments, comme la médiathèque James Baldwin, les gens vivent mieux sans climatisation, même en pleine canicule. Ils redécouvrent la valeur de l’ombre, la fraîcheur naturelle, la différence entre le jour et la nuit.

DÉCONSTRUCTION

Selon vous, quels sont aujourd’hui les plus grands défis auxquels l’urbanisme contemporain doit faire face ?

Il y a deux grands défis.

Le premier, c’est la perte de l’en-commun, la disparition progressive du vivre ensemble. Et le second, c’est la puissance de la nature déchaînée, la nature en colère. Regardez autour de nous : l’eau, l’air, la terre, le feu. Ces quatre éléments se dérèglent partout. Valence, Mayotte, les incendies, l’élévation du niveau de la mer... Nous ne sommes plus face à des catastrophes naturelles, mais à des catastrophes non naturelles, d’origine humaine. Les Anglo-saxons ont d’ailleurs un terme plus juste pour cela ? Leur langue évolue plus facilement que la nôtre. Ce ne sont plus des “natural disasters”, mais des “un-natural disasters”,   des catastrophes provoquées par nos propres excès.

Les signes sont partout. Jamais le Texas n’aurait imaginé être inondé de la sorte, et pourtant. Il existe une relation entre les tremblements de terre et le dérèglement climatique, démontrée il y a plus de dix ans par une scientifique scandinave. Ce qui se passe au Tibet, par exemple, en est une manifestation.

Notre atelier associer travaille actuellement en Martinique, pour un village du nord appelé Le Prêcheur. Là-bas, nous aidons à déplacer une part importante de la population pour la protéger de la montée des eaux, des houles cycloniques, des tsunamis, des tremblements de terre et de la liquéfaction des sols, des lahars. Tous nos territoires, qu’ils soient urbains ou ruraux, sont fragilisés. Vous avez parlé d’urbanisme, mais c’est un mot que je trouve réducteur. Il renvoie directement à l’urbain,  alors que notre véritable enjeu, c’est la reconnaissance de la diversité.  Depuis plus de 20 ans, je me bats contre cette opposition artificielle entre urbain et rural.

Ce qui compte, ce sont les établissements humains, pour reprendre le terme utilisé par l’ONU. Un banc, un hameau, un bourg, une place, un village, une ville, sont des établissements humains. Et la question est comment ces établissements vont-ils s’adapter à la fin du siècle ? Il faut apprendre à nous renforcer mutuellement, à nous soutenir plutôt qu’à nous fuir. Dans ce contexte, la notion de refuge prend un sens immense. L’avenir des établissements humains, c’est sans doute de devenir des refuges. On dit souvent que l’architecture crée des abris pour les êtres. Aujourd’hui, ces abris doivent devenir des refuges. Je pense souvent à ces habitants d’Île-de-France qui, lors des canicules, vivaient dans des logements à 50 degrés, mono-orientés tournés plein ouest. Beaucoup ne survivaient que parce qu’ils pouvaient dormir dans des jardins familiaux pour ceux qui en avaient, dans une cabane ou à même le sol, à l’air libre. Repenser nos établissements humains comme des refuges est le grand travail à mener. La grande œuvre de notre temps.

Beaucoup de logements peinent aujourd’hui à garantir à la fois confort d’hiver et confort d’été. Comment assurer des rénovations et des constructions réellement performantes et adaptées aux enjeux climatiques actuels ? Et futurs ?

Il faudrait tenir pour responsables les constructeurs et les promoteurs qui continuent de vendre des logements obsolètes dès le jour de leur livraison, des maisons incapables de supporter un été, sans les lourds coûts directs ou induits de la climatisation. J’exagère un peu en disant qu’il faudrait les mettre en prison, mais il faut bien comprendre que ce n’est pas anodin. Il faut interdire de construire de cette manière. Car le problème ne vient pas seulement des bâtiments anciens mal réhabilités, il vient aussi du neuf, qui souvent ne répond déjà plus aux besoins du présent.

Je me souviens d’un promoteur à Bordeaux. Ses logements venaient d’être livrés, sans aucune protection solaire sur les façades exposées au sud. Quand on lui a demandé pourquoi, il a simplement répondu : “La réglementation ne l’exige pas.” Voilà bien le problème. La loi demande d’obscurcir les chambres, alors on met des volets roulants. Mais sur les séjours, comme ce n’est pas obligatoire, on ne met rien. Et résultat, des logements invivables en été. Cette absurdité réglementaire, alliée à la logique financière de certains promoteurs, conduit à des situations indécentes. Il y a 175.000 décès dus aux canicules par an en Europe. A Rennes, des habitants attaquent un promoteur et le bâtisseur parce qu’il fait 38°C dans les appartements et les circulations.

Il faut arrêter de considérer les logements comme des produits. Un logement, ce n’est pas un produit, c’est un refuge. Le refuge d’une vie, d’une famille, d’un quotidien. On ne peut pas les construire sans attention, sans respect. Quant à la réhabilitation, elle devrait être non seulement encouragée, mais rendue obligatoire. Et surtout, il faudrait un vrai contrôle de la qualité du travail réalisé, car c’est la vie des gens qui est en jeu. On ne peut plus jouer à la roulette russe de la sorte. Dans notre atelier, nous sommes intransigeants sur ces sujets. Nous réalisons aujourd’hui à Bordeaux des logements sans aucun système de ventilation mécanique. Zéro. Le renouvellement d’air, c’est une question de santé publique. Nous travaillons avec le ministère de la Santé, celui de la Transition écologique, le PUCA et le Cerema pour concevoir des logements où chaque pièce a une fenêtre. Cela peut sembler anodin, mais c’est fondamental. Le matin, vous n’allez pas vous préparer dans un placard, vous allez vers la lumière, vers l’air. Et cet air venu de dehors est bien souvent meilleur que celui de l’intérieur. C’est à la fois une question de santé physique, par la qualité de l’air, et de santé morale, par la lumière. C’est la base d’un travail éthique. La frugalité, c’est cela, un humanisme amoureux de la terre. Une autre manière de concevoir pour le vivant, humain et non humain.

Alors oui, certains diront que nous ne sommes pas réalistes. Pourtant, nous passons notre temps à faire des choses concrètes, des lieux qui se vivent, qui s’habitent, qui rendent les gens heureux. Au fond, la seule demande que nous recevons, c’est bien celle du bonheur. Personne ne vient nous voir pour un logement qui rend malheureux. Les gens veulent du confort, de la beauté, de la lumière, des espaces pour être bien ensemble. Et pourtant, on leur vend souvent l’inverse. C’est honteux. C’est le monde des bâtisseurs de ce point de vue-là qui a besoin de faire un grand travail sur lui-même, un grand travail éthique.

Vous prenez l’utilisation de matériaux locaux et peu transformés. Quels sont les principaux problèmes que vous identifiez dans l’utilisation des matériaux conventionnels ? Et en quoi vos alternatives constitue-telle une réponse pertinente ?

Les matériaux conventionnels, ceux qui ont abîmé la planète, peuvent être compté sur les doigts des deux mains. Le béton armé de ciment Portland, le PVC, l’aluminium, le verre, le polyuréthane... Avec ça, vous faites les mêmes architectures partout dans le monde, et toujours avec la même logique, le recours à la pétrochimie. Même les laines dites minérales, aujourd’hui, sont liés à cette industrie. C’est la mise en œuvre hégémonique de ces matériaux-là qui détruit la planète. Quand on arrête de les utiliser, quand on cherche les ressources locales autour des projets, on découvre des trésors. Un coffre plein de richesses. Ce n’est pas “le bois”, ce sont “les bois”. Ce n’est pas “la pierre”, ce sont “les pierres”. Ce n’est pas “la terre”, ce sont “les terres”. Les fibres, les herbes, etc. Derrière chacun de ces mots, il y a une diversité immense, des savoir-faire, des gestes, des cultures. Retrouver cette abondance, c’est une joie libératoire infinie... Et c’est précisément pour cela qu’on ne fait jamais deux fois la même architecture. Parce qu’on cherche toujours à l’inscrire dans son lieu, dans son histoire, dans la culture et les récits du territoire. Malgré des décennies où les grands groupes ont uniformisé les pratiques, il reste partout des artisans capables de mettre la matière en œuvre autrement, avec leurs mains, avec leur intelligence, avec leur foi. Et il convient d’ajouter maintenant les matériaux issus des déconstructions sélectives, les matériaux dits de réemploi, eux aussi inscrits dans la logique de proximité.

Évidemment, il y a des difficultés. La principale est le prix. C’est pour cela que nous avons lancé une pétition pour la baisse de la TVA sur les matériaux biosourcés, géosourcés et de réemploi. J’aime dire que j’aimerais que le durable soit au prix du jetable. Que ces matériaux ne coûtent pas plus cher qu’un parpaing. Et peu à peu, on y arrive. Cette pétition a déjà réuni 14 000 signatures et a été reprise dans House Europe!, une initiative citoyenne européenne. Et sur de nombreux chantiers, la bascule s’opère : la laine de bois est désormais moins chère que la laine de roche, et depuis 3 ans, le coût de production des énergies renouvelables est inférieur à celui des énergies fossiles.

Sur le terrain, la clé, c’est la transmission. J’interviens souvent dans des conférences, des rencontres interprofessionnelles et beaucoup d’artisans disent qu’ils veulent faire différemment, que les clients le leur demandent, mais qu’ils n’y arrivent pas seuls. Ils ne trouvent ni la formation ni le soutien nécessaire et leurs collègues les prennent parfois pour des fous. Former les artisans est essentiel. Il ne faut pas leur demander de passer des journées en formation loin de leurs chantiers, ils n’en ont pas le temps. Il faut les accompagner directement sur place. Nos chantiers sont d’ailleurs de véritables lieux d’autoformation collective, où les entreprises apprennent les unes des autres. Je me souviens d’un chantier à Cantenac-Brown, dans le Bordelais. Nous posions une charpente en bois sur un mur en pisé de 4 mètres de haut. Le charpentier pensait que c’était impossible. Sur ce chantier, il a appris que c’était non seulement possible, mais magnifique. Il a vu comment le maçon avait déposé un lit de sable sur le mur pour y poser la poutre, qu’on appelle justement “sablière”.

Ce jour-là, j’ai compris ce mot. J’étais ému aux larmes. Tout le métier, toute la langue, tout le sens de notre travail étaient là, dans ce geste ancestral. Ces artisans-là, ce sont des frères. Des héros, même. Des gens habités par une foi immense dans leur métier. Et c’est avec eux, et grâce à eux, qu’on construit différemment. Et quand je vois ça, je comprends toute l’histoire finalement, de ce qui fait mon métier, mes mots et la qualité du travail fait par de bons compagnons.

RECONSTRUCTION

Si vous aviez carte blanche pour repenser notre façon de bâtir les villes, quels seraient, selon vous, les axes prioritaires à engager pour transformer durablement la manière de construire ?

Je vais faire un détour un peu long, mais nécessaire. L’INSEE disait encore au début du siècle que 77,5 % de la population française était urbaine. Mais cette donnée repose sur une donnée fausse. La définition de l’urbain retenue à l’époque disait : “sont considérées comme urbaines les communes comptant au moins 2 000 habitants agglomérés sans coupure de plus de 200 mètres.” Autrement dit, dès que 2 000 personnes vivaient ensemble, c’était “urbain”. Cette définition absurde était surtout un héritage du modernisme. Il en a découlé toute la politique de métropolisation de la France.

Je ne soutenais pas toutes les actions des Gilets jaunes, mais leur colère a été la plus belle critique de l’aménagement du territoire français. Pendant des décennies, on a fait croire que le territoire n’était pas habité, alors qu’il l’était profondément. C’est toute l’histoire du XXème siècle et de ses statistiques. L’urbain était promu comme l’avenir radieux. J’ai été expert de l’ONU pour le sommet Habitat III à Quito en 2016. C’est un sommet qui n’a lieu que tous les 20 ans, et le seul où l’on parle de la ville, de la construction, de l’architecture à l’échelle mondiale. Là-bas, j’ai assisté à un moment clé, l’OCDE, la Banque mondiale, la Commission européenne, la FAO, l’ILO et l’ONU-Habitat ont décidé de revoir les définitions de “l’urbain”. Car cette opposition entre urbain et rural n’a plus de sens. Ils ont donc ajouté un critère de densité par kilomètre carré et sont revenus à une approche fondée sur les communes denses, semi-denses, peu denses et très peu denses. Résultat, on ne parle plus d’urbain ou de rural, mais de la réalité des territoires. Et la conséquence est majeure, la Terre n’est pas à 54 % urbaine, comme on l’a longtemps dit, mais à 48 %. Et la France n’est pas à 77,5 % urbaine, mais à 37,9 % de population vivant dans des communes denses et 32,8 % dans des communes peu ou très peu denses, l’autre tiers est réparti dans les communes semi-denses sur tout le territoire. Autrement dit, la France est le pays le plus rural d’Europe.

Si j’avais carte blanche pour transformer notre manière de bâtir, je commencerais donc par regarder le territoire avec intelligence. Il n’existe pas une manière de faire, mais autant de manières que de situations. Il n’y a plus de réponses génériques, seulement des réponses spécifiques. Je suis un grand lecteur d’Edgar Morin. Dans son avant-dernier ouvrage, il rappelait que la diversité était la seule chose universelle sur Terre. Cet universel humain est concret, terrestre, ancré. En le reconnaissant, on peut imaginer des projets adaptés à la réalité des lieux et des sociétés. C’est d’ailleurs ce que nous défendons dans un livre coécrit par le mouvement de la Frugalité heureuse et créative, à la demande de Cyril Dion, intitulé La Commune frugale. On ne parle pas de “ville frugale”, mais bien de commune frugale, parce que tout part de là. Le sous-titre du livre est La révolution du ménagement : il faut arrêter d’aménager les territoires, et apprendre à les ménager. Aménager est une vision productiviste, héritée du capitalisme flamboyant et des 30 Glorieuses. Ménager, c’est une posture d’attention, de soin, de respect. Ce message commence d’ailleurs à être entendu, même au ministère, la Direction des Territoires et de l’Habitat parle désormais “d’aménager le territoire tout en ménageant les territoires”. Les mots changent.

Transformer nos façons de bâtir suppose de revoir nos postures les plus profondes. Cela veut dire ne plus administrer le territoire, mais s’y engager pleinement. Cela veut dire ne plus chercher à consommer, mais à contenter, à trouver un équilibre juste. Cela veut dire ne plus construire sans fin, mais réhabiliter, réparer, réutiliser.

Et enfin, cela veut dire ne plus “aménager” comme on le faisait hier, mais ménager, au sens le plus humain et le plus attentif du terme. Ces 4 changements sont pour moi les véritables axes d’une reconstruction durable. Ils marquent la transition entre un monde de la domination et un monde de l’habitation.

Comment le rôle de la maîtrise d’ouvrage doit-il il évoluer selon vous, pour impulser une transformation écologique réelle et durable de nos secteurs ?

D’abord, il faut rappeler qu’il n’existe pas une maîtrise d’ouvrage. Parler “de la” maîtrise d’ouvrage au singulier, nie la diversité dont nous parlions tout à l’heure. Entre la maîtrise d’ouvrage publique, nationale, régionale, départementale ou communale, et la maîtrise d’ouvrage privée, les réalités sont multiples. S’il fallait retenir un principe, ce serait celui-ci : si la maîtrise d’ouvrage publique n’est pas exemplaire, elle n’est pas une maîtrise d’ouvrage.

Et aujourd’hui, les bailleurs sociaux me semblent bien plus exemplaires que les promoteurs privés. Ils montrent la voie, là où beaucoup d’autres peinent encore à changer leurs pratiques. Cela dit, il existe des exceptions, certains promoteurs, comme Redman, Woodeum ou Quartus, s’engagent sincèrement dans cette transition. À Bordeaux, par exemple, la mairie a lancé le label BFB Bâtiment Frugal Bordelais en partenariat avec la Fédération régionale des promoteurs immobiliers. Ensemble, ils ont cherché à concilier performance économique et respect du vivant. C’est exactement ce type de démarche qu’il faut multiplier, des partenariats vertueux, fondés sur une remise en question collective. Car il faut être lucide, le réchauffement ne s’arrêtera pas à +1,5°C. Nous avons déjà franchi ce seuil. Nous nous dirigeons vers +2,8°C, et nos bâtiments, tels qu’ils sont conçus aujourd’hui, ne tiendront pas le choc. Vous imaginez affronter cette réalité dans des logements en béton, avec des fenêtres et volets roulants en PVC, isolés par l’intérieur en polystyrène et une VMC hygroréglable ? Même avec les labels et réglementations les plus récents, on reste à côté de l’enjeu.

Ce qu’il faut rendre obligatoire, ce sont les fondamentaux. L’enjeu, c’est le confort d’été, pas seulement la performance énergétique. Cela fait des décennies qu’on sait s’isoler pour l’hiver. Maintenant, il faut savoir vivre en été.

Dans nos projets, nous travaillons sur cette idée d’alliance entre les matières solides et les matières fluides. Les matières solides, ce sont les matériaux biosourcés, géosourcés, ou de réemploi. Les matières fluides, c’est l’air, la lumière, la chaleur. C’est la rencontre entre les deux qui crée la qualité de l’espace. Et ces matières fluides, on les récolte gratuitement : par les fenêtres, par l’orientation, par le bon sens architectural. Ce n’est pas plus cher, c’est juste mieux pensé. C’est ce que nous appelons la conception bioclimatique soit concevoir avec le climat plutôt que contre lui.

C’est aussi ce qui fait la différence entre une architecture vivante et une architecture de machines. Les machines coûtent cher, tombent souvent en panne et déconnectent les habitants de leur environnement. Une architecture bioclimatique, elle, fait l’inverse. Elle reconnecte, elle apaise, elle apprend à vivre avec les éléments. Et c’est précisément pour cela qu’on ne fait jamais deux fois la même architecture. Parce qu’on cherche toujours à l’inscrire dans son lieu, dans son histoire, dans la culture et les récits du territoire. Malgré des décennies où les grands groupes ont uniformisé les pratiques, il reste partout des artisans capables de mettre la matière en œuvre autrement, avec leurs mains, avec leur intelligence, avec leur foi. Et il convient d’ajouter maintenant les matériaux issus des déconstructions sélectives, les matériaux dits de réemploi, eux aussi inscrits dans la logique de proximité.

Je vais vous donner un exemple très concret. Entre 2008 et 2019, nous avons réalisé à Val-de-Reuil, en Normandie, le premier écoquartier de la région. Il ne s’agissait que de logements sociaux, tous passifs, même mieux que passifs. Des habitants n’ont pas besoin de chauffage et tout a été pensé pour leur bien-être : isolation thermique par l’extérieur, inertie à l’intérieur, isolation phonique, ventilation naturelle, double ou triple orientation, volets à frappe, espaces partagés, agriculture urbaine, poulailler, ânes accompagnant les enfants à l’école. Le résultat est une vie de quartier apaisée, joyeuse, où les gens vivent bien.

Juste en face, il y avait un hameau de maisons Phénix, les maisons les moins chères qui ont été construites en France : murs en panneaux de béton minces, isolation des années 80, voitures entassées, chaleur étouffante l’été et froid glacial l’hiver, sur les trottoirs les voitures se battent avec les poubelles, les coffrets EDF et les boites à lettres. Nous avons été missionnés pour réhabiliter ce quartier, non pas seulement pour réparer les bâtiments, mais pour redonner de l’estime à ceux qui y vivaient. C’est ça, la réhabilitation. Ce n’est pas une simple opération technique, mais un retour en estime. J’aime citer Proust, qui parlait de “réhabilitation” à propos de Dreyfus en disant “J’aimerais vivre assez longtemps pour voir Dreyfus réhabilité.” C’est exactement cela, redonner à quelqu’un, ou à un lieu, sa dignité. Quand les habitants des maisons Phénix ont vu leur quartier transformé, embelli, réisolé, paysagé, ils ont retrouvé cette estime. Ils se sont associés à ceux de l’écoquartier voisin, ont fondé une association commune. Le vivre-ensemble a repris sa place. C’est cela, au fond, que devrait viser toute maîtrise d’ouvrage, publique comme privée soit créer les conditions du bonheur partagé. L’écologie douce rend les gens heureux. Elle répare les lieux, mais retissent aussi les liens.

À quoi ressemble pour vous le futur de votre agence Associer ? Quelles sont vos ambitions pour la décennie à venir ?

Nous n’avons jamais baissé les bras. On veut continuer à être inspirants. Notre atelier associer, ce n’est pas une agence au sens classique du terme. C’est un lieu collectif, de réflexion et de création, où chaque projet porte du sens. On ne fait pas juste pour faire : on essaie d’apporter des solutions, de les partager, de faire sens, toujours. Dans les années 80-90, je ne disais pas que je faisais de l’écologie. Surtout quand je travaillais dans le monde rural, où l’écologie et l’agriculture s’opposaient encore. Mais je le faisais, tout simplement, et les résultats parlaient d’euxmêmes. À l’époque, nous étions deux ou trois. Aujourd’hui, nous sommes une trentaine. Les maîtres d’ouvrage changent, la commande aussi. Désormais, on vient vers nous avec l’envie de faire autrement, avec l’envie de cette frugalité heureuse et créative qui porte un véritable espoir. Et je le dis souvent, nous avons gagné la bataille culturelle.

C’est fait. Les mentalités ont changé. Il faut gagner la bataille du terrain. Montrer que la frugalité est joyeuse et libératoire.

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