Interview de Pascal Chazal x Temporama
Interview de Pascal Chazal x Temporama
CEO & Fondateur, Groupe Hors-site, Zen Modular & Ossabois
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CONSTRUCTION
De la création d’Ossabois à celle du groupe Hors-site, en passant par votre rôle chez Zen Modular, pourriez-vous nous retracer brièvement votre parcours ainsi que les influences et rencontres qui l’ont marqué ?
Mon parcours dans la construction est atypique. J’ai choisi une voie pragmatique, en commençant directement sur le terrain. Après trois ans en intérim sur les chantiers, grâce à l’influence de mon père, qui maîtrisait l’art du travail du bois, j’ai développé une affection particulière pour ce matériau, surtout après avoir découvert en Scandinavie la possibilité de construire en bois, une idée encore peu répandue en France à l’époque. Convaincu de l’impact environnemental néfaste du béton, et de la possibilité de construire durablement avec le bois, j’ai fondé Ossabois en 1981, une aventure qui a duré 30 ans, et qui a vu notre équipe croître jusqu’à 300 collaborateurs et produire environ 20 000 logements, notamment pour des projets emblématiques comme les Center Parcs. Après sa vente en 2012, j’ai entrepris un tour du monde de quatre ans, découvrant notamment la construction hors site en Angleterre. En 2017, j’ai créé le groupe Hors-Site, regroupant un magazine, un salon, le Campus Hors-Site, et Hors-site Conseil pour accompagner la transition vers une construction plus industrialisée, durable et efficace, afin d’améliorer la qualité et réduire l’impact carbone. Plus récemment, en 2022, j’ai lancé Zen Modular, une startup qui explore la construction modulaire en usine pour réaliser des bâtiments de haute qualité.
Avec plus de 40 années d’expérience à votre actif, comment avez-vous vu évoluer les secteurs de l’immobilier et de la construction ? Quels sont les changements les plus significatifs que vous avez observés ?
J’ai observé des transformations majeures, souvent marquées par des défis et des opportunités. La perception de l’industrialisation et de la standardisation notamment a beaucoup évolué. Durant l’après-guerre la standardisation a permis de reconstruire rapidement, mais a aussi conduit à des constructions uniformes manquant d’identité régionale. La loi de l’architecture de 1977 a été un tournant, plaçant l’architecture sous la tutelle du ministère de la Culture et insistant sur l’intégration des bâtiments dans leur environnement. Les dynamiques de construction ont changé : alors que 70 % de la valeur d’un bâtiment était autrefois liée au gros œuvre, aujourd’hui, 70 % proviennent des lots techniques et architecturaux, électricité, plomberie, ventilations, etc. ce qui complexifie la gestion de projets, surtout avec une main-d’œuvre qualifiée en déclin. Par ailleurs, l’introduction de nouvelles réglementations environnementales et d’urbanisme complique encore la tâche des acteurs de la construction sur l’ensemble de la chaine, ceux-ci doivent désormais jongler avec une multitude de techniques et de matériaux pour des travaux de plus en plus complexes. Enfin, si le BIM était censé révolutionner le secteur, il n’a pas tenu ses promesses, en raison de méthodes de travail traditionnelles et d’une organisation fragmentée, empêchant une collaboration efficace.
Pourriez-vous nous parler d’un ou plusieurs projets marquants auxquels vous avez contribué au cours de votre carrière et qui symbolisent votre vision de l’avenir de nos secteurs ?
Je pourrais citer plusieurs projets, mais ceux réalisés avec Ossabois sont assez parlants, ce type de réalisation montre que l’industrialisation et la standardisation peuvent véritablement répondre à des défis que la construction traditionnelle peine à surmonter. Prenons le projet de Center Parc en Normandie, où Pierre et Vacances avait initialement opté pour une construction traditionnelle. Gérer la construction de 1 000 maisons individuelles dans un délai d’un an s’est avéré extrêmement complexe. Face aux difficultés rencontrées, Pierre et Vacances a décidé de se tourner vers la construction en bois. C’est alors que j’ai eu l’opportunité de remporter le premier marché avec Ossabois pour le Center Parc de la Moselle. Notre objectif était ambitieux : installer quatre cottages par jour. Grâce à une équipe réduite d’une quinzaine de personnes sur le chantier, nous avons réussi à maintenir ce rythme. Ce succès a ouvert la voie à un deuxième marché avec Center Parcs, où nous avons introduit des salles de bains préfabriquées produit par l’usine de salle de bains AQUALOGIS que j’avais crée en 2007. Cela nous a permis de travailler de manière plus efficace, en optimisant le temps passé en atelier tout en réalisant des constructions de qualité. Cette expérience illustre à quel point l’amélioration continue, souvent absente dans le secteur du bâtiment est essentielle pour progresser. Contrairement à l’industrie où les leçons tirées d’une production peuvent être appliquées à la suivante, le secteur de la construction peine à capitaliser sur ses acquis. Il est crucial de faire évoluer nos pratiques pour que chaque projet soit une occasion d’apprendre et de s’améliorer.
DÉCONSTRUCTION
Selon vous, quels sont les principaux défis auxquels nos secteurs font face aujourd’hui ? Quelles transformations considérez-vous comme les plus urgentes pour y répondre ?
À mon avis, le secteur du bâtiment doit relever un défi majeur lié aux enjeux environnementaux croissants. La norme RE2020, qui nous pousse à évoluer d’ici 2028 puis 2031, fait partis des impératifs qui nous obligent à évoluer en privilégiant des matériaux durables comme le bois. Cependant cette transition, plus coûteuse, survient dans un contexte économique difficile et de manque de financements. Les promoteurs, auparavant habitués à solliciter le soutien de l’État, se voient aujourd’hui confrontés à un gouvernement exsangue qui leur demande de trouver des solutions par eux même, la seule solution est donc d’améliorer la productivité ! Un autre défi crucial est le manque de main-d’œuvre, non seulement dans les métiers de la construction, mais également chez les maîtres d’ouvrage, les architectes et les bureaux d’études. Cette pénurie complique la production de bâtiments de qualité avec des ressources limitées. Ainsi, la question se pose : comment résoudre cette équation complexe ? À mon sens, la solution réside dans l’amélioration de la productivité, amélioration globale de l’ensemble de la chaine de production, les acteurs doivent changer d’organisation pour mettre en route l’intelligence collective. Nous devons nous inspirer d’autres secteurs, comme l’industrie automobile, ou l’aéronautique qui ont su s’adapter face à la concurrence internationale en réinventant les méthodes de production. Pour le secteur immobilier et de la construction, se réinventer est essentiel. Cela passe par une collaboration accrue entre tous les acteurs et la révision de systèmes obsolètes, comme la loi MOP qui limite la coopération. Il est temps de privilégier des marchés de conception-réalisation, voire mieux des marchés globaux de performance qui prennent en compte la construction mais aussi l’exploitation à long terme des bâtiments. Nous devons adopter une vision globale des coûts et ne plus considérer les dépenses uniquement au moment de la construction. Enfin, il est crucial d’intégrer la standardisation afin d’éviter de réinventer à chaque fois des solutions déjà existantes. Ces transformations sont urgentes pour relever les défis actuels et préparer notre secteur à l’avenir.
Quels sont les principaux impacts environnementaux des pratiques de construction traditionnelles, et comment la construction hors-site peut-elle les atténuer ?
Les pratiques de construction traditionnelles engendrent plusieurs impacts environnementaux significatifs. Tout d’abord, l’utilisation du béton est l’un des principaux responsables, représentant environ 8% des émissions mondiales de gaz à effet de serre, ce qui est trois fois plus que l’aviation. Il est crucial de reconsidérer notre dépendance au béton, en particulier pour les éléments en élévation, où d’autres matériaux plus durables pourraient être privilégiés. Ensuite, le gaspillage de matériaux sur les chantiers est une autre problématique majeure. Les livraisons excessives de matériaux entraînent une quantité importante de déchets, car les surplus finissent souvent à la benne à ordures, 74% des déchets des Français sont des déchets de construction ! L’optimisation de l’utilisation des ressources est donc essentielle pour réduire ce gaspillage. De plus, la logistique des chantiers traditionnels génère une circulation intense de véhicules, notamment des camionnettes pour les livraisons et les déplacements des ouvriers, ce qui contribue considérablement aux émissions de CO2 et à l’encombrement routier, un chantier c’est avant tout beaucoup, beaucoup de camionnettes ! Enfin, l’efficacité des ouvriers sur site est souvent limitée, ils passent une grande partie de leur temps à se déplacer, à manutentionner outils et matériaux, et à chercher les bonnes informations. Une étude de l’université de Aalto en Finlande a mise en évidence qu’un ouvrier sur un 4chantier produit en moyenne de la valeur ajoutée seulement 20 % de son temps ! Face à ces défis, la construction hors-site offre des solutions prometteuses. Des études, notamment celle menée par l’Université de Heriot-Watt en Angleterre, montrent que l’approche modulaire peut réduire l’impact environnemental de plus de 40%, une amélioration significativement supérieure aux gains modestes observés avec des béton bas carbone, qui n’atteignent qu’environ 2 à 3 %. Ainsi, la construction hors-site représente une voie innovante et efficace pour atténuer les impacts environnementaux liés aux méthodes traditionnelles.
Quel rôle pensez-vous que la construction hors-site peut jouer dans la rénovation énergétique des bâtiments ?
La construction hors-site joue un rôle crucial dans la rénovation énergétique des bâtiments. Pour atteindre nos objectifs de zéro carbone d’ici 2050, il est évident que les méthodes traditionnelles de chantier ne suffiront pas. Les besoins en main-d’œuvre qualifiée sont tellement élevés que nous devons envisager d’autres solutions, et la préfabrication en fait partie. En préfabriquant des éléments qui peuvent être assemblés rapidement sur le site, nous déplaçons une partie de la main-d’œuvre nécessaire tout en améliorant l’efficacité et la rapidité des travaux. Cela est particulièrement pertinent dans le secteur de la rénovation des logements, où les chantiers qui n’en finissent pas sont une véritable nuisance pour les occupants. Un chantier qui dure un mois plutôt qu’un an change complètement la donne. Des techniques innovantes comme le concept Energy Sprong, qui a émergé aux Pays-Bas, illustrent parfaitement le potentiel de la construction hors-site. Ce mouvement consiste à transformer des logements très énergivores en logement à énergie positive, grâce à des façades et des toitures entièrement équipées en usine, prêtes à être installées sur les bâtiments. En seulement trois jours, nous pouvons transformer une maison énergétiquement inefficace en une maison à énergie positive. Ce type d’approche commence à se développer en France depuis quelques années, et il est évident que la construction hors-site est essentielle pour réussir la rénovation énergétique à grande échelle.
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RECONSTRUCTION
Comment l’industrialisation et la standardisation de nos secteurs pourraient-elles selon vous révolutionner la construction réhabilitée ainsi que la préservation du patrimoine ?
L’industrialisation et la standardisation dans le secteur de la construction doivent être envisagées comme un processus nuancé. Il est illusoire de vouloir qu’un bâtiment soit entièrement fabriqué en usine. La clé du succès réside dans l’harmonie entre les éléments préfabriqués et ceux réalisés sur site. Ainsi, pour révolutionner la construction réhabilitée et la préservation du patrimoine, il est essentiel de tirer parti de cette complémentarité. Les éléments répétitifs et invisibles peuvent être produits en usine, tandis que les aspects uniques et visibles doivent rester l’apanage des équipes sur le terrain. Prenons l’exemple d’un hôtel : les chambres peuvent être entièrement fabriquées en usine, tandis que des éléments comme le lobby, la façade ou les espaces communs seraient réalisés sur place. Cette approche non seulement améliore l’efficacité, mais aussi valorise le savoir-faire artisanal sur le chantier. Pour que cette révolution ait lieu, il est crucial que les architectes s’approprient le hors-site et voient en l’industrialisation un outil qui enrichit leur créativité. Au lieu d’y voir une contrainte, ils doivent explorer comment cette méthode peut leur permettre de concevoir des bâtiments plus innovants et adaptés à leur environnement. Cela ouvre des perspectives passionnantes pour la réhabilitation et la préservation du patrimoine.
Si vous aviez carte blanche pour redéfinir l’avenir de nos secteurs, quelles actions choisiriez-vous de mener en priorité et pourquoi ?
Je mettrais en œuvre des contrats qui favorisent une vision à long terme, au-delà des simples performances économiques. Il serait essentiel de rassembler tous les acteurs concernés autour de la table : les financeurs, les maîtres d’ouvrage, les architectes, les entreprises de construction, ainsi que ceux qui assureront l’exploitation du bâtiment sur le long terme. L’idée serait d’instaurer une obligation de résultat, afin de tenir des engagements que nous négligeons souvent aujourd’hui. Actuellement, bien que les entreprises soient tenues de respecter certaines réglementations, il n’y a pas de suivi une fois le bâtiment livré. Par exemple, une maison de retraite consommait deux fois plus d’énergie que prévu, simplement en raison d’un mauvais réglage de la chaudière. Personne ne l’avait remarqué avant que le directeur ne tire la sonnette d’alarme. Cela illustre l’importance d’une obligation de résultat : un bâtiment doit respecter ses engagements, non seulement en termes de qualité architecturale, mais aussi en ce qui concerne l’impact environnemental, le confort et la qualité de vie des occupants. Je prônerais également une réforme des lois qui créent des silos, comme la loi MOP, et je reviendrais à des pratiques collaboratives plus anciennes. Dans le milieu rural, par exemple, les professionnels du bâtiment travaillaient ensemble de manière harmonieuse, ce qui permettait d’aboutir à des réalisations de qualité, souvent avec moins de réglementations. En ce qui concerne la garantie décennale, je considère qu’elle constitue un frein à la responsabilité. Dans de nombreux autres pays, comme la Suisse par exemple, elle n’existe pas et les acteurs du secteur engagent leurs responsabilités, ce qui les incite à être plus rigoureux. En France, elle engendre des coûts importants, tout en n’atteignant pas son objectif de réduction des sinistres, les statistiques montrent que les coûts des sinistres sont de plus en plus élevés. Au contraire, elle crée une déresponsabilisation qui peut mener à une augmentation des problèmes. Pour l’avenir, il est impératif que nous cultivions une culture de responsabilité et d’engagement envers la qualité et la durabilité.
Quel rôle les entreprises, les gouvernements et les institutions éducatives doivent-ils jouer pour accélérer la transition vers des méthodes de construction plus durables ?
Pour une construction plus durable, le rôle des entreprises, gouvernements et institutions éducatives est primordial. Le gouvernement doit maintenir des réglementations ambitieuses comme la RE2020, pour éviter un recul, plutôt que les assouplir comme pour la RT2012. Il est crucial de prendre en compte les émissions de carbone, car sans réglementation rigoureuse, les pratiques des entreprise resteront peu durables. Comme d’autres secteurs, la construction doit évoluer sous contrainte. Il est également important de reconnaître que la construction d’un bâtiment repose sur une multitude d’acteurs : aménageurs fonciers, municipalités, promoteurs, architectes, etc. Pour favoriser des techniques comme la construction biosourcée ou modulaire, il est nécessaire d’adapter les réglementations. Par exemple, la construction modulaire peut impliquer des contraintes comme des épaisseurs plus importantes de plancher et de parois. Un décret de janvier 2023, permet d’augmenter la hauteur des bâtiments si une performance environnementale élevée est atteinte, on pourrait imaginer la même chose pour une dérogation sur les surfaces des bâtiments modulaires. Enfin, il est impératif d’investir dans la formation. Actuellement, les écoles d’architecture ne préparent pas suffisamment les étudiants à la réalité de la construction moderne. Il est essentiel de favoriser des passerelles entre architectes et ingénieurs pour que la conception ne se limite pas à l’esthétique, mais prenne aussi en compte l’efficacité environnementale. Le Campus Hors-site, que nous avons lancé, est une initiative dans ce sens, mais il est urgent de multiplier de telles initiatives pour former les futurs professionnels du secteur.
Enfin, à quel acteur donneriez-vous la parole pour s’exprimer sur les enjeux du mieux construire ? Quels thèmes particuliers devrait-il ou elle aborder, selon vous, et pourquoi ce choix ?
Pour aborder les enjeux du mieux construire, je recommanderais de donner la parole à Mark Farmer, un expert britannique ayant publié le rapport «Modernize or Die» pour le gouvernement anglais. Son expertise en industrialisation dans la construction serait précieuse pour enrichir le débat sur l’avenir du secteur. Je suggère également André Comte-Sponville, philosophe ayant partagé ses réflexions sur le monde de la construction. Sa perspective philosophique peut apporter une profondeur en questionnant les valeurs et finalités de notre métier. Enfin, Kalina Raskin, spécialiste du biomimétisme, offre une approche innovante en s’inspirant de la nature pour la construction durable. Ces voix diverses enrichiraient notre compréhension des défis et opportunités liés au mieux construire

