Interview de Olga Gogoleva x Temporama

Interview de Olga Gogoleva x Temporama

Co-créatrice de l'Atelier des Transitions Urbaines & Vice-présidente de La Fresque de la Construction

Architecte de formation, Olga Gogoleva a pris une décision radicale peu après son diplôme, arrêter de construire pour mieux sensibiliser. Marquée par les manifestations pour le climat et par la découverte des limites planétaires, elle a choisi de mettre son expertise technique au service de la pédagogie. Aujourd'hui vice présidente de la Fresque de la Construction et Co-créatrice de l'Atelier des Transitions Urbaines, elle utilise le jeu et l'intelligence collective pour déconstruire les mythes de la ville moderne. Pour elle, la métamorphose de nos quartiers ne passera pas seulement par des chiffres, mais par des récits positifs et une reconnexion profonde à nos émotions. Découvrez le parcours d'une entrepreneuse engagée qui milite pour une ville solidaire, où l'on préfère ménager l'existant plutôt que de s'étaler sans fin.
"La première idée n’est presque jamais la bonne. Dans notre façon d’envisager le mieux construire, il faut accepter d’essayer, de prototyper et de soumettre très vite ses solutions au regard des autres."

CONSTRUCTION

Vous êtes architecte de formation, entrepreneuse, et vous accompagnez aujourd’hui des organisations à travers des ateliers pédagogiques et des outils de sensibilisation. Comment ce parcours, à la fois académique et entrepreneurial, façonne-t-il votre vision du "mieux construire" dans uncontexte de transition écologique ? Et en quoi, votre formation d’architecte vous aide-t-elle encore aujourd’hui à comprendre les besoins et les contraintes de vos interlocuteurs ?

Mon expérience dans l’enseignement m’a d’abord appris une chose fondamentale. La première idée n’est presque jamais la bonne. Dans notre façon d’envisager le mieux construire, il faut accepter d’essayer, de prototyper et de soumettre très vite ses solutions au regard des autres plutôt que de travailler seul dans son coin pendant des années. C’est une démarche qui valorise le collectif et l’itération. Mon parcours entrepreneurial m’a confortée dans cette approche en m’apprenant à accepter l’imperfection pour pouvoir avancer. J’ai un immense respect pour ceux qui se lancent et qui échouent parfois, car même sans atteindre la perfection, ils font évoluer les réglementations. Ensuite, ma formation d’architecte m’apporte une grande empathie envers les professionnels que j’accompagne. Je comprends viscéralement ce besoin de laisser « sa patte » sur un bâtiment. Faire, du moins en partie, le deuil de cette signature visuelle qui est beaucoup plus difficile à affirmer quand on fait de la rénovation plutôt que du neuf. Je perçois aussi très bien le sentiment d’impuissance de certains confrères. Le métier est difficile et l’on n’a pas toujours le luxe de refuser des projets moins vertueux pour de simples raisons de survie économique. Enfin, je connais parfaitement la réalité de leurs journées à rallonge qui laissent peu de place pour se former ou pour mener les batailles de la transition. Je maîtrise les modèles économiques sous-jacents, les contraintes assurantielles et les problématiques liées à la disponibilité des artisans qualifiés. Ce bagage technique et ce vécu m’est indispensable pour pouvoir les challenger efficacement.

Peu après l’obtention de votre diplôme d’architecte, vous avez pris la décision radicale d’« arrêter de construire » pour vous consacrer à la sensibilisation aux impacts du bâtiment. Quel a été le déclic derrière cette décision, et comment ce virage a-t-il influencé la suite de votre parcours ?

En effet, assez vite après mon diplôme j’ai compris que je ne m’épanouissais pas du tout dans les structures hiérarchiques classiques de l’architecture. À l’époque, je ne saisissais pas encore que ce malaise fût le symptôme d’un questionnement beaucoup plus large. Je commençais à me demander « Comment fait-on la société ? Comment est organisé le travail selon les modèles économiques auxquels on adhère ? ». J’avais un besoin profond d’exprimer mes idées, de travailler en collectif et de contribuer tout simplement différemment. Ce fonctionnement très vertical me bloquait complètement. C’est ce qui m’a d’abord poussée vers l’entrepreneuriat pour chercher davantage de créativité et de liberté. Aujourd’hui, je me retrouve d’ailleurs parfaitement dans le modèle associatif et ses modes de prise de décision horizontaux. Le véritable déclic écologique est arrivé un peu plus tard, en 2019. À ce moment-là, j’habitais à Édimbourg, juste à côté du Parlement écossais. Tous les vendredis les manifestations d’élèves, des « Fridays For Future » passaient littéralement sous mes fenêtres. Un jour, je suis descendue pour écouter ce qu’ils réclamaient. J’ai commencé à lire sur le sujet et ça a été une immense « claque ». Je n’avais pas saisi que le dérèglement climatique était un problème d’une telle gravité et je ne comprenais pas pourquoi le monde entier ne paniquait pas. Cette prise de conscience a totalement bousculé la direction de mon projet. Je cherchais comment mettre mes compétences issues de la construction au service de cette urgence. La période du Covid m’a donné le temps de réfléchir et en même temps, j’ai déménagé en France à Nantes. J’y ai rejoint un incubateur de l’économie sociale et solidaire nommé « Les Ecosolies ». C’est grâce aux échanges dans ce réseau que l’on m’a orientée vers la « Fresque du Climat » puis très vite vers la « Fresque de la Construction ». J’ai suggéré de traduire la « Fresque de la Construction » en anglais pour l’échéance de la COP26 à Glasgow. C’est ainsi que cette grande aventure a commencé.

En 2023, vous co-créez avec François Garcin et l’institut efficacity l’Atelier des Transitions Urbaines, un "serious game" immersif sur la ville durable. Qu’est-ce qui vous a motivée à développer ce format ludique, et qu’avez-vous appris de cette aventure sur la manière de former les acteurs urbains à la transition écologique ?

Ce qui m’a motivée au départ c’était une vraie recherche d’efficacité. Dans les ateliers comme la « Fresque de la Construction », on dresse très bien le constat mais la discussion sur les solutions n’est pas toujours conclusive sauf si le facilitateur a une énorme expérience. En lisant les rapports du GIEC, je voyais bien qu’il y a une vraie contrainte de temps et que nous n’avons pas le luxe de tout faire. Je cherchais des ordres de grandeur et je me posais sans cesse des questions. « Est-ce que c’est plus efficace pour le carbone de végétaliser les toitures ou de rénover les bâtiments ? », « Est-ce que c’est piétoniser les quartiers ou mettre en place des systèmes de smart city ? ». En participant à l’atelier « 2 Tonnes », j’ai découvert un format très positif et orienté vers les solutions. Leurs créateurs nous ont vraiment coachés et nous ont fait rencontrer l’Institut Efficacity qui cherchait à créer un atelier dans cet esprit. Une collaboration fructueuse a alors commencé avec leurs équipes. Si ce format ludique a été choisi c’est d’abord parce que cela donne envie aux gens de venir y participer et de passer un bon moment. Mais c’est surtout parce que ce fonctionnement participatif permet d’ancrer les apprentissages. Pendant le jeu, chacun doit parfois défendre un rôle ou un argument et s’impliquer totalement. Dis-le-moi et je l’oublierai ; Enseigne-le-moi et je m’en souviendrai ; Implique-moi et j’apprendrai. - Benjamin Franklin

Sur ce que nous avons appris de cette aventure, c’est qu’il y a un besoin vital de récits positifs. Ce qui rassemble le plus de monde c’est le focus sur les solutions. Il faut amener les participants à se projeter et à se demander « À quoi la ville peut-elle ressembler ? En quoi est-ce que c’est bon pour moi dans mon quartier, en tant qu’habitant ? ». Nous avons vu que parler du cadre de vie est très vendeur pour aider à convaincre. Pour finir, j’ai appris que ces ateliers peuvent vraiment donner du pouvoir aux citoyens. J’ai organisé une session avec mes propres voisins et le fait de comprendre les ordres de grandeur leur a permis d’être beaucoup plus clairs sur ce qu’ils veulent soutenir. L’atelier les a rassurés dans les intuitions qu’ils avaient déjà en leur offrant une vision globale.

DÉCONSTRUCTION

La Fresque de la Construction, dont vous êtes vice-présidente, souligne que le secteur du bâtiment pèse de façon colossale sur le climat et même sur notre bien-être. À vos yeux, quelles sont les idées reçues ou représentations trompeuses qu’il faut déconstruire en priorité dans la façon de construire et d’aménager nos villes ?

Je vais les prendre une par une. La première représentation trompeuse est le mythe de la voiture incontournable. Des villes comme Amsterdam ou Copenhague ont démontré que dès que les infrastructures cyclables et la sécurité sont là, les modes de déplacement changent. On l’a un peu oublié aujourd’hui mais dans les années 70, Amsterdam était remplie d’embouteillages. Dans la même veine, il y a cette idée que la piétonisation des centres-villes entraîne automatiquement une baisse de fréquentation et de consommation. La réalité prouve l’inverse. Les gens passent plus de temps et fréquentent davantage les terrasses et les commerces dans des rues calmes et sécurisées que lorsqu’il y a une route au milieu. Ensuite, on entend très souvent que « l’écologie c’est cher ». Rénover les bâtiments pour mettre de l’isolation ou entretenir des jardins publics coûte effectivement plus cher que de couler des dalles d’asphalte partout. À court terme, cela représente un coût mais le véritable prix est celui de l’inaction. Pour chaque euro que l’on refuse de dépenser aujourd’hui pour s’adapter, cela nous en coûtera 6 fois plus à terme à cause des dégradations liées au dérèglement climatique et à ses aléas. Ne pas le faire est donc encore plus cher. Il faut aussi aborder ce rêve de la maison pavillonnaire qui reste très ancré dans les consciences avec cette injonction de se dire « il me faut absolument une maison avec un jardin ». Si tout le monde suit ce modèle, on se retrouve avec énormément de routes et un étalement urbain qui progresse 3 fois plus vite que la croissance de la population. Même si je construis une maison en bois complètement passive, si je dois faire 30 minutes de voiture matin et soir pour aller travailler, mes émissions de gaz à effet de serre exploseront. Il est primordial de ne plus occulter ces effets induits liés aux déplacements. Enfin, il y a cette idée trompeuse de croire qu’il faut attendre que l’État agisse et que le citoyen n’y peut rien. Énormément de changements peuvent émerger via des dynamiques locales. Des organisations associatives et des collectifs citoyens, comme le mouvement des villes en transition, peuvent promouvoir des initiatives urbaines très fortes. Il y a énormément de choses que l’on peut faire à notre échelle sans attendre, et c’est précisément cette mobilisation citoyenne qui finira par créer la pression politique nécessaire pour faire bouger l’État.

Vous le savez, la transition écologique est désormais un argument marketing omniprésent dans le BTP. Comment distinguer, selon vous, les véritables changements des simples effets d’annonce ? Avez-vous été confrontée à du greenwashing dans le secteur, et comment convaincre les acteurs de passer des promesses aux actes concrets ?

Pour distinguer le vrai du faux, il faut avant tout faire preuve d’esprit critique et s’efforcer de lire plus loin que le titre d’un article ou l’intitulé d’une conférence. Il faut toujours se demander « Quelle est la partie qui n’est pas dite ? ». Bien souvent le greenwashing consiste à mettre un énorme coup de projecteur sur une petite action vertueuse pour détourner complètement l’attention de tout ce qui reste gris. Si l’on nous vante une amélioration de 10 % de l’impact carbone d’un bâtiment, il faut exiger de la transparence sur les 90 % restants. C’est la même chose quand on encense le béton bas carbone. C’est une avancée indéniable mais qu’en est-il de l’extraction du sable qu’il contient toujours ? Pour ne pas se faire piéger, il est indispensable d’acquérir une vision systémique globale, car s’il y a des bénéfices d’un côté il peut y avoir de graves désavantages de l’autre. Pour forger cette grille de lecture, il n’y a pas de secret, il faut se renseigner par soi-même. Assister à des conférences, lire, et participer à des ateliers comme la « Fresque de la Construction, du Climat ou de la Biodiversité » afin d’apercevoir la totalité des enjeux. J’ai moi-même été confrontée à ce décalage avec la laine de verre. Sur le papier et sur les fiches de déclaration environnementale, elle est vendue comme recyclable. C’est factuellement vrai sauf que dans la réalité des démolitions ou chantiers personne ne la recycle réellement. Elle finit donc en décharge. Il est impératif de regarder plus loin que l’annonce technique pour analyser ce qui se passe véritablement à la fin du cycle de vie. « Comment ce matériau se dégrade-t-il finalement ? Est-ce nocif ? » Enfin, pour convaincre les acteurs de passer à l’action concrète, je suis persuadée qu’il faut oser parler d’émotions. Dans les ateliers que je propose, il y a une séquence entièrement dédiée. Après la partie compréhension scientifique, nous amenons les participants à s’interroger en profondeur. « Qu’est-ce que ça nous fait ressentir, pour nous, dans notre propre peau, notre propre famille ? » « Qu’est-ce que ça veut dire le dérèglement climatique pour les lieux que j’aime, les gens que j’aime, dans mon futur ? » « En quoi est-ce que le dérèglement climatique a des effets directs sur ma vie ? ». Au début, certains trouvent cela un peu « léger » et rigolent car on n’a pas l’habitude de se livrer ainsi dans le monde professionnel. Pourtant nos décisions se prennent dans notre cerveau limbique qui réagit beaucoup plus vite que notre néocortex rationnel. C’est cette partie de notre cerveau qui dicte nos choix de travail, de déplacements ou de nourriture. Personnellement, quand je rentre en Lituanie en plein mois de décembre et que je vois une grande gadoue à la place des paysages enneigés de mon enfance à cause d’un réchauffement de 2 ou 3 degrés, cela me rend profondément triste. C’est en touchant ces émotions intimes, comme la peur ou la tristesse de ce que l’on va perdre, et non pas en martelant uniquement des chiffres, que l’on suscite la volonté profonde de changer les choses durablement.

Est-ce que vous pensez que les outils, processus ou encore les méthodes de décision utilisées actuellement dans la construction et l’urbanisme sont adaptés aux enjeux écologiques d’aujourd’hui ? Quel aspect du fonctionnement du secteur vous semble encore assez inadapté ou contre-productif?

Le premier point concerne le processus des marchés publics et plus en général la mécanique des concours. Dans le cadre d’un marché public sur un projet, un architecte ne peut tout simplement pas parler au maître d’ouvrage. Comme c’est un concours, tout le monde soumet ses propositions de son côté et ensuite une solution est choisie. Sauf que la véritable bascule écologique se joue justement dans la programmation. Si le maître d’œuvre ne peut pas échanger avec les autres parties prenantes pour proposer des changements, cette programmation ne sera jamais modifiée. Dès qu’un projet est validé, le programme l’est aussi et le changer impliquerait de relancer un tout nouveau marché. Comme les gens « ont besoin de manger » ils participent quand même à ces concours et l’on loupe ainsi la plus grande opportunité d’économiser des mètres carrés construits dès la conception. Le deuxième sujet est le manque cruel de concertation et de sourcing en amont. Par exemple, si je veux faire un projet en paille à Nantes, il faudrait prendre le temps de vérifier quels producteurs locaux existent et quelles installations sont possibles. Ce travail préparatoire demande du temps et certes de l’argent. Dans un modèle économique où le profit reste la priorité, on applique la règle du « time is money » et on fait totalement l’impasse sur cette collaboration préliminaire pourtant vitale pour la réussite d’un projet durable. Le dernier grand blocage vient directement des normes et de la lenteur réglementaire. Face aux enjeux de sécheresse, la réutilisation des eaux grises reste par exemple hors-la-loi. Je ne peux toujours pas construire d’installation pour utiliser l’eau de ma douche dans mes toilettes par exemple. C’est la même absurdité pour l’assainissement écologique. Le compost humain issu des urines et des excréments pourrait tout à fait être valorisé dans l’agriculture mais son utilisation est illégale. On se passe donc d’une ressource précieuse que l’on envoie dans des stations d’épuration et qui finissent parfois par déborder dans les rivières lors des grandes tempêtes. À cause de ce retard réglementaire, on reste coincé dans un système purement linéaire au lieu de participer à un cercle vertueux du vivant.

RECONSTRUCTION

Si l’on se projette vraiment dans l’avenir, à quoi ressemblerait pour vous une ville qui aurait réussi totalement sa transition écologique ? Quelles seraient les priorités absolues pour construire des villes décarbonées, résilientes et agréables d’ici 20 ou 30 ans ?

Imaginons que d’ici 20 ou 30 ans toutes les passoires thermiques aient été rénovées. Dans cette ville idéale, nous aurions beaucoup moins besoin de chauffage en hiver. Pour faire face aux canicules estivales, des protections solaires équiperaient tous les immeubles. C’est surtout une ville où l’eau a repris toute sa place pour maintenir des températures agréables. On y trouve des rivières où l’on peut de nouveau se baigner, des mares, des petits canaux et même des lacs urbains. Toute cette eau rafraîchit l’atmosphère et permet un retour massif de la biodiversité. L’espace public est lui aussi métamorphosé. C’est le triomphe de la marche et du vélo avec une vraie fluidité multimodale qui permet d’embarquer facilement sa bicyclette dans le tramway ou le train. La voiture y est devenue purement occasionnelle, réservée à des besoins spécifiques. Cette baisse drastique du trafic motorisé nous a permis de désimperméabiliser d’anciennes routes et parkings. À la place, nous avons pu planter des arbres fruitiers, des buissons, des prairies et de petites forêts urbaines. Les racines absorbent l’eau pour éviter les ruissellements, les arbres apportent beaucoup d’ombre et des plantes grimpent sur les façades pour rafraîchir naturellement les bâtiments. Pour éviter de construire du neuf, on y pratique l’intensité d’usage. Le même bâtiment sert de cantine universitaire le midi, de coworking l’après-midi et de salle de théâtre le soir pour le tissu associatif. Cela crée même des combinaisons inattendues comme des cours de yoga dans une église. L’idée est d’utiliser beaucoup mieux les surfaces existantes. La ville est donc plus dense et l’on surélève les bâtiments quand cela ne coupe pas la lumière au voisinage. C’est le fameux principe de la ville du quart d’heure où l’on peut tout faire à moins de 15 minutes à pied.

Au-delà de l’infrastructure c’est une ville profondément solidaire. On y connaît ses voisins et l’on sait quelles sont leurs fragilités ou leurs besoins. Ce lien social est indispensable car de nouveaux aléas climatiques arriveront et il faudra être ensemble pour être véritablement résilients. C’est aussi une ville qui a abattu les murs entre les propriétés privées. Avoir moins de barrières physiques permet aux hérissons urbains et à toute la biodiversité de circuler librement pour se nourrir. Et comme il n’y a quasiment plus de moteurs, on y redécouvre le silence. On peut de nouveau entendre les oiseaux et les pollinisateurs en plein centre-ville. C’est une cité apaisée qui a renoncé à concurrencer les autres métropoles avec un marketing territorial agressif. Sans cette croissance démographique forcée, elle n’a plus besoin de se lancer dans une construction effrénée de logements. Préparée pour les crises, elle est sagement entourée de champs pour garantir l’accès à la nourriture directement à ses frontières.

Vous qui misez énormément sur la pédagogie, comment rêvez-vous l’éducation des futurs architectes, urbanistes ou ingénieurs pour le« mieux construire » ? Quelles évolutions dans les écoles ou la formation continue permettraient, selon vous, de reconstruire une culture commune du durable chez les professionnels de la ville ?

Il faut d’abord amener beaucoup plus de cours sur la rénovation, la réhabilitation et l’intensification d’usage des bâtiments. Ce n’est pas une connaissance qui m’a été enseignée à mon époque. L’école se concentrait sur la programmation classique alors que repenser l’existant s’inscrit complètement dans le travail de l’architecte d’aujourd’hui. Il faut apprendre à se demander si ce que l’on a déjà ne suffit pas.

Ensuite, pourquoi ne pas noter les projets étudiants selon leurs émissions de gaz à effet de serre. Même si l’école d’architecture repose sur des projets théoriques, il devrait y avoir une véritable analyse du cycle de vie. Il faut évaluer la résilience du bâtiment imaginé face aux inondations, aux chaleurs extrêmes ou au retrait-gonflement des argiles. Les étudiants doivent apprendre comment leur création va vivre et réagir face à un climat qui change.

Il est aussi primordial d’enseigner de nouveaux modèles économiques pour les agences d’architecture et les maîtres d’ouvrage. Il faut comprendre comment faire évoluer ces modèles pour aller vers la vente d’un usage plutôt que la simple vente d’un bien matériel. Pour conclure, pour donner envie, motiver et concrétiser tous ces concepts, je dirais que les chantiers participatifs sont une approche formidable. Participer physiquement à une rénovation pour poser soi-même de l’isolation biosourcée permet de toucher la matière. C’est en allant sur le terrain et en faisant les choses de ses propres mains que l’on apprend le mieux à construire autrement.

Votre action s’étend à l’international à travers la «fresque de la construction ». En observant ce qui se fait ailleurs, avez-vousidentifié des idées ou des pratiques innovantes dont la france devraits’inspirer pour accélérer la transition dans le bâtiment ? Comment lacoopération internationale peut-elle contribuer à reconstruire un futur urbaindurable à l’échelle globale ?

En animant des ateliers à l’international, j’ai pu comparer nos différentes approches. La France est certes en avance sur certains points avec la réglementation RE2020, qui est le premier texte au monde à imposer des limites sur le poids carbone des matériaux. Mais face à l’urgence et à la dégradation des puits de carbone mondiaux, nous sommes tous en retard et nous devons aller beaucoup plus loin. Il y a des exemples très inspirants chez nos voisins. Le Danemark et les Pays-Bas ont une immense longueur d’avance sur le déploiement des infrastructures cyclables et Paris apprend d’ailleurs beaucoup d’eux pour gérer ce passage à l’échelle. En Suisse, j’ai été frappée de voir que les berges sont aménagées pour nager en pleine ville afin de permettre aux citoyens de se rafraîchir pendant les canicules. Je rêve de pouvoir faire la même chose dans la Loire. Les Suisses excellent aussi dans l’habitat partagé.

Au lieu que chacun possède sa propre chambre d’amis ou son atelier de bricolage, ces espaces sont mutualisés pour une vingtaine de logements, ce qui permet de construire beaucoup moins de mètres carrés. Ils expérimentent également l’assainissement écologique directement sur parcelle pour transformer les déchets humains en compost valorisable. Enfin, je pense aux fameux « superblocks » de Barcelone où la circulation motorisée est bannie à l’intérieur d’un groupe de 9 pâtés de maisons. Cela diminue drastiquement le bruit et la pollution tout en repensant totalement la place de la voiture. Sur la coopération internationale, échanger avec nos animateurs du monde entier nous a fait réaliser une chose essentielle. Les problèmes sont de nature systémique absolument partout. Partout le bâtiment est devenu un moyen d’investissement dicté par un modèle linéaire et une recherche de profit. Même dans les pays où l’on construisait traditionnellement en terre crue, on utilise désormais du béton et du verre qu’il faut ensuite climatiser. Cette prise de conscience renforce notre compréhension globale et nous aide à mieux diriger notre action commune.

Cependant, en France, ce qui me rend optimiste c’est avant tout les personnes que je rencontre. Je suis émerveillée bien sûr par mes co-animateurs, les bénévoles et tous ces acteurs qui s’acharnent à construire autrement malgré les immenses difficultés. J’ai en tête, par exemple, « Murmur Réemploi » avec qui j’ai partagé mon espace de coworking. Ce sont des ingénieurs et architectes spécialisés dans le réemploi. Au début, ce n’était vraiment pas facile car il fallait sauver les matériaux, toilette par toilette ou baignoire par baignoire. Mais aujourd’hui les professionnels sont de plus en plus demandeurs de leur expertise. Je trouve aussi beaucoup de joie en visitant des écoquartiers inspirants comme celui des « Noés » en Normandie conçu par Philippe Madec. Quand je l’ai découvert, c’était incroyable car la moitié des idées que nous défendons dans l’« Atelier des Transitions Urbaines » y étaient appliquées. Les voitures étaient regroupées dans 2 endroits définis, ce qui a libéré énormément de place pour faire des noues et planter des forêts urbaines.

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