Interview de Guillaume Rose x Temporama
Interview de Guillaume Rose x Temporama
Directeur développement et stratégie environnementale, Elioth by Egis
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CONSTRUCTION
Pouvez-vous nous parler brièvement de votre parcours (formation, début de carrière et évolution) ?
Je suis titulaire d’un baccalauréat scientifique et d’un diplôme d’ingénieur spécialisé en environnement. J’ai également étudié la thermique du bâtiment et la conception bioclimatique. Ma carrière a débuté il y a 14 ans chez ThyssenKrupp Ascenseur, où je me suis d’abord concentré sur le bilan carbone du site de production, puis sur l’amélioration de la performance environnementale des processus de fabrication. J’ai ensuite travaillé cinq ans chez Bouygues Construction en tant qu’ingénieur travaux, avec un accent sur les enjeux environnementaux.
Pour avoir un impact plus fort en phase de conception, j’ai rejoint le bureau d’études Atelier Franck Boutté comme chef de projet, où j’ai œuvré sur des projets ambitieux en matière d’environnement. J’ai ensuite dirigé le bureau d’études Mobius, spécialisé dans l’économie circulaire et le réemploi de matériaux, ce qui m’a permis de me concentrer sur la réduction de l’impact carbone de la construction. Plus récemment, j’ai travaillé dans le cabinet de conseil ETYO, où j’ai accompagné des investisseurs dans leur stratégie patrimoniale vis-à-vis des réglementations environnementales.
Actuellement, je suis Directeur du développement et de la stratégie environnementale chez Elioth, où je soutiens les acteurs de l’immobilier dans leur stratégie environnementale, en matière d’efficacité énergétique, de décarbonation et de performance environnementale. J’ai également un rôle de directeur technique sur les sujets de carbone, de résilience et de réemploi, avec un lien fort avec les différents pôles qui composent Egis Concept : Structure, Façade, Trajectoire, Openergy.
Qu’est-ce qui vous a conduit à vous engager plus spécifiquement pour la transformation durable de nos secteurs ?
Mon parcours a été marqué par des événements qui ont orienté mon intérêt vers le développement durable. En grandissant dans les années 80 et 90, j’ai été sensibilisé aux problématiques environnementales, notamment celles liées à la destruction de la couche d’ozone, un sujet largement abordé dans les médias de l’époque. Un souvenir particulièrement marquant reste les inondations de 1995 à Angers, ma ville natale. Cette catastrophe a paralysé toute la région, révélant de manière frappante notre vulnérabilité face aux dérèglements climatiques. Dès mon plus jeune âge, j’ai ainsi pris conscience de l’impact de l’activité humaine sur l’environnement, mais aussi de notre fragilité face aux évolutions climatiques.
Bien plus tard, un autre moment clé a profondément influencé ma trajectoire : la découverte des travaux de JeanMarc Jancovici, notamment sur le calcul des émissions carbone. Cet apprentissage a trouvé un écho particulier lors de ma première expérience professionnelle, où j’ai eu l’opportunité d’appliquer la méthode Bilan Carbone au sein de l’entreprise qui m’employait. Ce fut une véritable révélation : cette méthodologie rigoureuse et standardisée offrait un cadre clair et applicable à tous les secteurs d’activité, rendant l’évaluation de l’empreinte carbone accessible et opérationnelle.
Cette première immersion dans l’univers du carbone et de la transition écologique a renforcé mon engagement pour ces enjeux, me conduisant à m’investir pleinement dans la transformation durable.
En tant que directeur développement & stratégie environnementale d’Elioth, quelles sont les ambitions que vous portez et comment les impulsez-vous auprès de vos équipes ?
Mes ambitions se concentrent sur la pérennisation de l’excellence et de l’innovation qui caractérisent Elioth depuis 20 ans, afin de nous positionner comme un acteur de référence, non seulement dans le secteur du bâtiment, mais également à toutes les échelles. Mon objectif principal est de rassembler nos équipes d’ingénieurs, d’architectes et d’urbanistes pour répondre à l’urgence climatique en transformant durablement nos bâtiments et tissus urbains. Je m’efforce également de créer des synergies entre nos différents pôles d’expertise, tels que la structure, la façade, l’environnement, la prospective et l’énergie. Cela nous permet de renforcer notre approche sur des sujets cruciaux comme la construction bas carbone, le réemploi des matériaux et la performance énergétique.
Je souhaite également développer de nouvelles expertises, notamment dans les énergies renouvelables et l’économie circulaire. Enfin, je porte une attention particulière aux enjeux de résilience et d’évaluation des risques climatiques afin d’anticiper les événements extrêmes et mettre en place des solutions adaptées. En intégrant ces dimensions, nous pourrons répondre efficacement aux défis environnementaux actuels.
DÉCONSTRUCTION
L’optimisation énergétique et la diminution de l’empreintecarbone des bâtiments sont des problématiques de taille de nos secteurs. Enquoi l’ingénierie de façade permet-elle d’y apporter une réponse ?
L’optimisation énergétique et la réduction de l’empreinte carbone des bâtiments sont des enjeux majeurs. L’ingénierie de façade joue un rôle clé en étant à l’interface entre le bâtiment et son environnement. Elle protège des conditions climatiques extrêmes tout en facilitant les échanges internes et externes, influençant ainsi la gestion des températures et de l’hygrométrie.
Chez Elioth, nous concevons des façades bioclimatiques adaptées au contexte local, prenant en compte les températures, les vents, la course du soleil, et l’humidité. Cela permet de répondre à divers besoins tout en réduisant les consommations énergétiques et l’empreinte carbone. Cependant, la façade contribue encore significativement à l’impact carbone global des projets, et des progrès sont nécessaires, tant de l’évaluation du coût carbone que dans sa réduction.
Nous travaillons à concevoir des façades bas carbone en optimisant l’utilisation des matériaux, en développant des outils d’analyse et des configurateurs spécifiques. Actuellement, les bases de données pour l’analyse de cycle de vie des façades sont limitées, rendant difficile l’évaluation précise de leur impact carbone. Il est essentiel de disposer d’outils adaptés pour avancer vers une réduction significative de l’empreinte carbone dans notre secteur.
Bien que la prise de conscience et l’action autour du réemploi s’éveillent, seulement 1 % des matériaux de construction sont aujourd’hui réemployés. Comment expliquez-vous cela ? Quels sont selon vous les moyens pour démocratiser plus largement cette pratique ?
La faible proportion de matériaux de construction réemployés s’explique selon moi par plusieurs facteurs. D’abord, le secteur du bâtiment est marqué par une forte inertie et des habitudes bien ancrées. Par exemple, il y a dix ans, l’Analyse de Cycle de Vie (ACV) était peu connue, alors qu’elle est désormais centrale dans la réflexion sur les projets de construction. Le réemploi doit emprunter un chemin similaire.
Pour démocratiser cette pratique, il est crucial de systématiser des actions, comme réaliser des inventaires des ressources sur tous les projets, afin d’identifier les matériaux réutilisables. De plus, il est nécessaire de développer et structurer des filières de réemploi et de soutenir l’innovation dans l’économie circulaire, avec possiblement des aides de l’État. Des objectifs ambitieux doivent également être fixés dans les cahiers des charges des projets publics et privés. La création d’un réseau de plateformes dédiées pour la collecte et le stockage des matériaux est primordiale, car la disponibilité immédiate des matériaux est souvent un frein. Il existe des initiatives comme par exemple la plateforme Cyneo de Bouygues qui vise à centraliser les expertises et à faciliter le réemploi. Les plateformes de stockage de matériaux de réemploi, notamment développées par Cycle-up, permettent aussi de garantir un accès plus facile aux matériaux de seconde main.
Enfin, il est essentiel de faire évoluer les mentalités face au consumérisme, de standardiser techniquement le réemploi et de concevoir des bâtiments plus facilement démontables. La norme ISO 20887:2020 sur la démontabilité est un cadre important à suivre, pour anticiper la fin de vie des constructions. La collaboration plus étroite avec les bureaux de contrôle et les assureurs pour réduire les obstacles administratifs est également nécessaire.
La question du cycle de vie dans nos secteurs, est particulièrement importante qu’on parle de matériaux utilisés ou des bâtiments eux-mêmes. Pouvez-vous expliquer comment l’AVC est bénéfique à différentes échelles pour notre secteur et notre société ?
Dans notre secteur, l’ACV est essentielle pour orienter la conception vers des matériaux à faible émission de carbone. En comparant les ACV de divers produits, il est possible de faire des choix éclairés en faveur de matériaux moins carbonés. Son adoption s’est généralisée dans la construction, en partie grâce aux exigences réglementaires.
Chez Elioth, nous avons intégré la question du carbone à toutes les échelles de notre activité. Cela commence par l’évaluation à l’échelle des quartiers, où nous modélisons la performance carbone au-delà des seuls bâtiments. Nous analysons notamment l’impact des transports en commun, de l’augmentation de l’usage du vélo, ou encore des initiatives de désartificialisation des espaces urbains, comme la plantation d’arbres ou la création d’espaces verts. Ces actions contribuent à la création de puits de carbone et à l’amélioration de la qualité de vie dans les quartiers.
Nous avons également collaboré avec BBCA pour développer le label BBCA Quartier, élargissant ainsi la portée de l’ACV aux spécificités des quartiers. Cela s’inscrit dans notre philosophie de de travailler à toutes les échelles pour considérer tous les aspects de l’environnement bâti. En parallèle, nous nous concentrons sur l’évaluation des produits et équipements des bâtiments. Nous accompagnons les industriels dans l’élaboration de leurs fiches de Profil Environnemental Produit (PEP) pour enrichir des bases de données comme INIES avec des références carbone précises. Plus nous aurons d’informations sur l’impact de chaque produit utilisé dans la construction, plus nous pourrons affiner notre approche et encourager l’adoption de solutions à faible empreinte carbone.
Chez Elioth, notre ambition est de piloter l’évaluation carbone à chaque étape de la chaîne de valeur, en intégrant aussi bien l’ACV des produits que l’ACV à l’échelle des bâtiments ou des quartiers. Nous nous engageons pleinement à accompagner l’ensemble des acteurs, promoteurs, architectes, collectivités et industriels, vers une décarbonation optimisée, maîtrisée et efficace.
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RECONSTRUCTION
Quels sont selon vous les 3 matériaux dont la construction ne pourra plus se passer dans le futur ?
Tout d’abord, la terre crue qui se distingue comme un matériau naturel et largement accessible sur le territoire. Sa facilité d’utilisation sous différentes formes que ce soit en pisé, en briques de terre crue ou en torchis en fait un choix idéal. Elle présente d’excellentes propriétés isolantes, surtout lorsqu’elle est associée à des matériaux comme la paille, et joue un rôle essentiel dans la régulation de l’humidité et des températures, tout en réduisant les émissions de composés organiques volatils. De plus, sa recyclabilité en cas de démolition en fait un matériau d’avenir.
Ensuite, la paille mérite également une mention particulière. C’est un matériau biosourcé qui nécessite peu de transformation entre sa récolte et son intégration dans le bâtiment. En tant que puits de carbone, elle contribue à la réduction des émissions de CO2. Accessible en circuit court, la paille offre des avantages en termes de confort thermique et acoustique, que ce soit en été ou en hiver. Sa résistance au feu, souvent sous-estimée, en fait un matériau de choix, particulièrement dans l’ouest de la France, où son utilisation se développe.
Enfin, je pense au chanvre, dont la France est l’un des principaux producteurs mondiaux. Ce matériau polyvalent peut être utilisé sous différentes formes, que ce soit comme isolant ou dans des bétons spécifiques. Il possède d’excellentes performances hygrothermiques et isolantes, et sa capacité à réguler l’humidité en fait un atout majeur pour le confort thermique des bâtiments. Ces trois matériaux terre crue, paille et chanvre représentent selon moi l’avenir de la construction durable et respectueuse de l’environnement.
Quelles sont les nouvelles technologies, innovations, qui pourraient selon vous permettre de transformer durablement et de réduire l’impact écologique de nos secteurs durant les prochaines années ?
Les réseaux électriques intelligents, ou smart grids, représentent une solution prometteuse qui mérite d’être davantage exploitée. Ces technologies permettent d’optimiser la gestion de l’énergie, de favoriser le partage des ressources et de rendre notre consommation d’énergie plus durable. Il est crucial de continuer à développer ces infrastructures pour maximiser leur potentiel.
Ensuite, il faut aborder la question du recyclage et du réemploi des produits verriers, tels que les vitrages. Actuellement, une part significative des déchets en France provient de ce matériau, qui est encore largement sous-exploité en termes de recyclage. En effet, seulement 20 à 30 % du verre est recyclé, même chez des leaders de l’industrie . Le recyclage du verre est essentiel, car sa production requiert d’importantes ressources naturelles, notamment du sable, dont les réserves se raréfient, ainsi qu’une consommation énergétique élevée. Il est donc impératif de développer des technologies et des solutions innovantes pour améliorer le recyclage du verre. Par exemple, Saint-Gobain a récemment lancé une gamme de verres composée à 65 % de matériaux recyclés, ce qui permet de réduire de 30 à 35 % l’empreinte carbone par rapport à des verres conventionnels. Cette avancée illustre bien le potentiel de l’innovation dans ce secteur. En résumé, je suis convaincu que des investissements ciblés dans des technologies comme celles des smart grids et le recyclage du verre, sont essentiels pour favoriser une transformation durable et réduire notre impact écologique à long terme.
Quels sont les critères d’évaluation qui pourraient être mis en place pour limiter encore plus l’impact carbone de nos secteurs dans le futur ?
Au sein du pôle trajectoire d’Elioth nous réalisons des ACV multicritère, qui permettent d’aller au-delà de l’analyse carbone et d’explorer les co-bénéfices associés, en mesurant d’autres indicateurs environnementaux. Cette approche nous permet d’intégrer l’ensemble des indicateurs des FDES, que nous avons regroupés en quatre grandes aires environnementales : le climat, la biodiversité, la santé et l’eau. En réalisant une ACV multicritères, nous pouvons évaluer non seulement les impacts sur le carbone, mais aussi sur d’autres enjeux tout aussi cruciaux, comme la biodiversité et la santé, la consommation d’eau, etc. Cela nous permet de quantifier les avantages et les inconvénients d’une stratégie de décarbonation dans une perspective plus holistique.
Un autre aspect important que nous aimons mettre en avant, notamment dans les projets de rénovation, est le temps de retour carbone (TRC), qui mesure le nombre d’années nécessaires pour compenser les émissions de carbone d’un projet grâce par rapport aux économies d’énergie réalisées grâce aux travaux de réhabilitation. Chez Elioth, nous allons encore plus loin, en introduisant systématiquement le « TRC bouquet de travaux » qui se concentre sur les travaux énergétiques ayant un impact direct sur la consommation d’énergie. Dans ce cas, la période d’évaluation est limitée à 15 ans (correspondant environ à la durée d’utilisation des équipements techniques avant leur premier renouvellement), et l’évaluation est ainsi plus précise, permettant d’affiner notre approche et de mieux lier la performance énergétique et les émissions carbone.
En résumé, pour limiter l’impact carbone dans le futur, il est crucial d’adopter une méthode d’évaluation intégrative qui prenne en compte non seulement le carbone, mais aussi d’autres facteurs environnementaux. En affinant nos indicateurs et en adoptant des périodes d’évaluation plus pertinentes, nous pouvons mieux orienter nos stratégies de décarbonation vers une durabilité réelle.
La question de la fin : à quel acteur donneriez-vous la parole pour s’exprimer sur les enjeux du mieux construire ? Des thèmes particuliers sur lesquels il devrait s’exprimer selon vous ? Pourquoi lui/elle ?
Je donnerais la parole à Timothée Parrique, économiste français reconnu pour ses travaux sur l’économie de la décroissance. Son ouvrage de 2022, Ralentir ou périr : Économie de la décroissance, m’a particulièrement interpellé. Il propose une réflexion essentielle sur notre rapport à la consommation, la croissance et à l’environnement. Son approche analytique et ses idées audacieuses pourraient enrichir le débat autour du secteur de la construction et de la consommation des ressources naturelle, de la consommation énergétique des bâtiments. D’autres voix comme celles de Philippe Madec, Sylvain Grisot ou Philippe Bihouix méritent également d’être entendues. Marion Waller, Directrice du Pavillon de l’Arsenal, pourrait aussi offrir des perspectives intéressantes sur l’urbanisme durable.

