Interview de Frédéric Denise x Temporama
Interview de Frédéric Denise x Temporama
Architecte & Fondateur, L’Archipel Zéro et le Hangar Zéro
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CONSTRUCTION
Pouvez-vous nous parler de votre parcours en tant qu’architecte et de ce qui vous a conduit à fonder Archipel Zéro ? Quels ont été les moments clés de votre carrière ?
Cela fait près de 40 ans que j’ai fondé mon agence d’architecture. Au début, j’avais une approche classique ; ma conscience écologique restait cependant peu approfondie. Il m’a fallu près de vingt ans pour me libérer du « syndrome de l’imposteur » que beaucoup de jeunes architectes connaissent en sortant d’école, et de cette naïveté, pour me sentir libre de penser autrement.
J’ai adopté une vision plus radicale, en lien avec mon engagement pour la décroissance, la seule voie réaliste selon moi pour répondre aux enjeux écologiques et sociaux. J’ai approfondi cette réflexion lors d’une formation longue dispensée par le GEPA au terme de laquelle j’ai rédigé un mémoire intitulé “L’architecte objecteur de croissance”.
Pour concilier mon métier avec cette philosophie, j’ai adopté une sobriété radicale : ne pas construire ou utiliser des bâtiments existants, ou construire de façon minimaliste et durable. Construire mieux signifie privilégier une architecture bioclimatique, frugale, avec des matériaux locaux, peu transformés, conçue pour durer, en évitant les technologies complexes ou énergivores. Je prône une architecture low tech, robuste, réversible réparable et participative, impliquant tiers et usagers dans la conception et la réalisation. C’est dans cette logique qu’est née Archipel Zéro : un espace de réflexion, de transmission, de mise en pratique d’une architecture résolument engagée, à contre-courant des logiques productivistes, mais tournée vers des solutions ancrées, sobres, collectives. Une architecture qui cherche à réparer plus qu’à imposer, à dialoguer plus qu’à dominer. Une architecture d’avenir, en somme parce qu’elle est habitée, au sens plein du terme.
Comment votre vision de l’architecture durable a-t-elle évolué au fil des années ? Et quels sont les principes fondamentaux qui guident votre travail aujourd’hui ?
À mes débuts, je pensais que construire en bois ou installer des panneaux solaires suffisaient pour répondre aux enjeux écologiques. Avec le recul, j’ai compris qu’il faut d’abord questionner le « pourquoi » et non le « comment » : pourquoi construisons-nous ? Quelle est notre véritable intention face à un monde en mutation ? Cette réflexion m’a amené à une vision plus philosophique, axée sur l’adaptation au futur. La fin de la profusion énergétique et la raréfaction des ressources exigent une transformation profonde de nos méthodes, basées sur une réflexion sur notre rapport à la nature et à nos ressources.
Aujourd’hui, je privilégie l’expérimentation, la découverte de nouvelles voies et le partage de savoirs pour accompagner cette transition, qui pourrait s’imposer d’elle-même face à l’urgence écologique. Je préfère une approche pragmatique, centrée sur la performance des matériaux, l’économie locale et la réponse concrète à des contraintes techniques. Je préfère parler de matériaux beaux, sains, performants, que la nature nous offre, comme la terre crue. Ces matériaux possèdent des qualités intrinsèques que l’on ne peut pas facilement reproduire, et surtout, ils sont accessibles localement, ce qui facilite leur adoption.
Ma vision privilégie une architecture basée sur l’économie circulaire, la simplicité constructive et l’utilisation des ressources naturelles, pour bâtir un avenir résilient, respectueux de l’environnement. Ce n’est pas une démarche idéologique, mais une nécessité pragmatique
Vous menez une pratique de l’architecture que vous décrivez comme zéro déchet et zéro carbone. Quelles sont les implications d’une telle pratique ?
Lorsque l’on parle d’une pratique architecturale centrée sur le zéro déchet et le zéro carbone, on est utopiste. En effet, le zéro, comme l’infini, représente un absolu, un cap qu’il faut toujours essayer d’approcher bien qu’il soit impossible de le réaliser totalement. L’enjeu réside dans cette recherche continue d’amélioration, dans cette volonté de concevoir des bâtiments dont l’impact environnemental se réduit au minimum.
Ce processus implique une démarche de recherche et d’expérimentation, qui nécessite souvent un investissement en temps conséquent, supérieur à celui d’un architecte traditionnel. La rentabilité économique n’est pas toujours au rendez-vous, car chaque projet peut comporter ses propres défis et expérimentations. Cependant, ce qui prime, c’est la conviction que ces efforts ont une valeur intrinsèque : ils nourrissent la créativité, donnent du sens à notre métier, et procurent une véritable satisfaction quand on parvient à obtenir des résultats positifs.
Les implications sont donc multiples : un travail plus exigeant, une ouverture à l’échec et à l’innovation, mais aussi une grande richesse humaine et intellectuelle. Il faut savoir persévérer face aux difficultés, car toutes ces expérimentations techniques ou conceptuelles ne fonctionnent pas souvent du premier coup. Néanmoins, la récompense est à la hauteur des efforts : chaque réussite aussi rare, soit-elle, génère une énergie, une joie profonde, et renforce notre engagement dans cette voie. En somme, pratiquer l’architecture avec cette ambition du zéro est un défi constant, mais un défi passionnant, porteur d’un sens profond et d’un avenir plus durable.
DÉCONSTRUCTION
Quel est, selon vous, le rôle actuel de la maîtrise d’œuvre dans la construction durable, et comment devrait-il évoluer pour mieux répondre aux enjeux contemporains ?
Le rôle actuel de la maîtrise d’œuvre dans la construction durable dépasse la simple conception architecturale. Elle consiste d’abord à repenser le programme initial en collaboration avec les usagers et parties prenantes, pour répondre aux besoins contemporains tout en intégrant une réflexion sur des solutions cohérentes avec les enjeux environnementaux, sociaux et économiques actuels et à venir.
Elle doit également jouer un rôle d’innovation en expérimentant, créant des prototypes, et explorant de nouvelles approches constructives. La construction ne doit plus se limiter à des méthodes traditionnelles, mais devenir un processus d’expérimentation, liant étroitement les acteurs, la réflexion sur les matériaux, leur disponibilité, et la validation par essais.
De plus, la maîtrise d’œuvre doit évoluer vers une pratique plus holistique, intégrant programmation, concertation, conception, recherche sur les matériaux, prototypage, et artisanat. Elle doit conjuguer innovation, responsabilité environnementale et dialogue avec les acteurs locaux, en redéfinissant ses frontières pour inclure davantage la fabrication et l’artisanat et une approche plus immersive avec la matière et les savoir-faire locaux. Face aux enjeux contemporains, elle doit s’émanciper de ses pratiques classiques pour devenir un levier d’innovation sociale, environnementale et technique. En adoptant une démarche proactive, expérimentale et collaborative, la maîtrise d’œuvre peut concevoir des bâtiments et espaces durables, résilients, en harmonie avec leur environnement.
Vous êtes connu pour votre approche critique des pratiques traditionnelles de la construction. Pouvez-vous nous expliquer ce qui, selon vous, ne fonctionne pas dans le modèle traditionnel de construction et pourquoi un changement est nécessaire ?
Le modèle actuel repose sur des pratiques obsolètes et inefficaces. La gestion du risque, notamment en assurance, n’est pas durable: faire supporter la totalité du risque sur les constructeurs est injuste. Dans les autres pays ce risque est partagé avec le maître d’ouvrage. C’est plus cohérent, à condition qu’il soit bien informé et accompagné, favorisant ainsi responsabilité partagée et transparence.
De plus, le modèle ne prend pas en compte l’évolution climatique et les catastrophes naturelles de plus en plus fréquentes, rendant l’assurance difficile ou impossible. Le système financier et assurantiel est à bout de souffle, et l’État pourrait ne plus pouvoir couvrir ces risques naturels, soulignant l’urgence de repenser notre approche, notamment en privilégiant la prévention plutôt que la seule couverture des dommages.
Il est également crucial de réviser notre cadre réglementaire, notamment en appliquant strictement la loi AGEC sur la gestion des déchets. Bien que cette loi favorise le réemploi par rapport au recyclage et à la valorisation des matériaux, cet objectif ne peut être atteint sans une réforme profonde du système assurantiel. L’État doit intervenir dans ce sens et produire des décrets renforçant l’obligation du réemploi, interdire la mise en déchetterie des matériaux réutilisables, et faire évoluer les compétences professionnelles.
L’un des principaux obstacles au réemploi des matériaux dans la réhabilitation est son coût. Comment parvenez-vous à l’intégrer dans vos projets et quels sont les autres freins à sa généralisation ?
Contrairement aux idées reçues, le réemploi des matériaux n’est pas systématiquement plus coûteux. Ce mythe, souvent relayé dans le domaine du bâtiment, masque une réalité plus nuancée. Le coût dépend de nombreux facteurs : nature des matériaux, organisation du chantier, provenance, disponibilité et savoir-faire. Avec une logistique adaptée, il peut même être inférieur au prix du neuf, notamment grâce aux matériaux issus de surplus ou de déconstruction. Le réemploi ne nécessite pas forcément des compétences spécialisées. Déposer une porte, démonter une charpente sont des tâches classiques, réalisables par des artisans habituels. Le processus est souvent plus simple qu’on ne l’imagine, et n’engendre pas nécessairement de surcoût, sauf cas techniques particuliers.
Le principal frein est psychologique. Beaucoup pensent aussi que le réemploi limite la créativité ou l’esthétique. Pourtant, il oblige à repenser la conception en fonction des matériaux disponibles ce qui peut devenir une force. On y trouve parfois des éléments de grande qualité : portes en acier, marbre, radiateurs en fonte. Lors du projet de la Ferme des Possibles, par exemple, des fenêtres de grande qualité et des portes en acier récupérées ont apporté une vraie valeur architecturale, à coût égal. Le réemploi permet aussi des détournements inventifs : une porte ancienne devient pièce maîtresse, une baignoire, un banc ou une jardinière. Plus qu’une solution économique, le réemploi est une opportunité créative et culturelle. Il suffit de changer de regard, de valoriser l’histoire des matériaux, et d’y voir une source de richesse plutôt qu’un compromis.
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RECONSTRUCTION
Comment les secteurs de l’immobilier et de la constructionpeuvent-ils se transformer durablement pour atteindre l’objectif : “zéro béton,zéro carbone, zéro déchet”, tel que mentionné dans le manifeste d’archipel zéro ?
Il est essentiel d’adopter une démarche locale, collective, participative. Cela commence par un diagnostic territorial, identifiant les ressources disponibles, en matériaux et en compétences, puis un travail partagé, impliquant l’ensemble des acteurs (élus, collectivités, entreprises, maîtres d’ouvrage, habitants) afin de définir collectivement leurs besoins et les réponses adaptées. Ce processus doit privilégier la démocratie directe et la concertation sincère, permettant une véritable écoute mutuelle.
Les initiatives citoyennes, comme les tiers-lieux, jouent un rôle crucial dans cette transformation. Par exemple, au Havre, nous avons lancé le projet Hangar Zéro, en partenariat avec la mairie et les collectivités territoriales. La sincérité et la volonté d’expérimenter ont permis d’ouvrir des voies nouvelles, notamment par le biais de Grand Chantier, un projet dédié au réemploi. Ce projet rassemble une diversité d’acteurs (collectivités, bailleurs sociaux, architectes, ingénieurs, universités et école d’architecture) afin de réaliser un diagnostic précis, puis expérimenter, produire et former. L’objectif est de privilégier le réemploi de matériaux existants, et des terres excavées, pour éviter de nouvelles exploitations de ressources et limiter l’impact environnemental.
L’approche territoriale doit aussi s’appuyer sur une logistique adaptée, notamment en utilisant le transport fluvial pour acheminer les matériaux, ce qui réduit considérablement l’empreinte carbone, favorisant ainsi une véritable circularité dans le secteur. . Sur l’axe Seine, par exemple, nous avons le projet d’exploiter des friches industrielles et des terrains sous-utilisés, offrant ainsi des ressources foncières pour le stockage de matériaux de réemploi. La région parisienne, en avance sur ces pratiques, montre qu’il y a un potentiel énorme, mais le principal obstacle reste le coût élevé du foncier, empêchant une croissance à grande échelle.
En somme, la transformation durable passe par une approche intégrée, territoriale, collaborative et innovante, qui valorise les ressources existantes, limite la consommation de nouveaux matériaux et privilégie la proximité ou des modes de transport bas carbone.
Comment encourager une plus grande collaboration entre les collectivités, les architectes et les constructeurs pour promouvoir des pratiques de construction plus durables ?
Il est primordial de débuter par la réalisation de projets pilotes. Ces projets servent de démonstration concrète : ils montrent que la transition écologique est réalisable sans coûts excessifs, qu’elle n’est pas aussi complexe qu’on pourrait le penser, et qu’elle peut fonctionner efficacement.
Ensuite, il faut articuler la démarche autour d’arguments porteurs, mais qui sortent du seul registre écologique. Plutôt que de se limiter à la nécessité de « sauver la planète », il faut miser sur l’attractivité de l’économie locale. La construction durable peut devenir un levier de résilience et de développement d’une économie locale porteuse d’emplois non délocalisables. En valorisant le réemploi, ainsi que la culture de la terre pour produire aussi bien de l’alimentation que des matériaux, on crée une filière cohérente et innovante. Il s’agit d’une forme de réindustrialisation douce et low-tech basée sur des matériaux bas carbone, faciles à produire, générant peu ou pas de déchets. Cela s’inscrit dans une logique d’économie circulaire qui répond aux enjeux économiques et sociaux.
Pour fédérer l’ensemble des acteurs, il est également essentiel de construire un récit porteur, d’embarquer la collectivité autour d’un projet commun qui parle à tous. La sensibilisation et la formation sont des étapes clés : il faut que chacun comprenne les enjeux, qu’il se sente acteur de cette transition et que cette démarche devienne une véritable aventure collective. En somme, il s’agit d’établir une dynamique où la collaboration devient naturelle, en montrant que la construction durable est une opportunité à la fois écologique, économique et sociale.
Si vous aviez l’opportunité de redéfinir l’avenir de l’architecture et de la construction, pouvez-vous citer 3 axes prioritaires que vous incluriez dans votre plan d’action ?
Je mettrais d’abord l’accent sur la formation de l’ensemble des acteurs dès le plus jeune âge. Il est essentiel d’éduquer tous les corps de métier, mais aussi d’intégrer dès l’école primaire une sensibilisation à la construction, à l’habitat et à l’impact sur le territoire. Par le biais d’ateliers ludiques et pédagogiques, comme ceux que nous proposons au Hangar Zéro, il faut initier les enfants à la compréhension des enjeux liés à la construction, en leur montrant que l’architecture n’est pas seulement une technique, mais aussi une démarche responsable et un moyen de réenchanter le monde.
Ensuite, il est crucial d’adopter une approche inclusive et holistique dans la conception des projets. Cela implique de réunir tous les acteurs concernés : architectes, ingénieurs, maîtres d’œuvre, mais aussi le voisinage, les associations environnementales, et même la faune et la flore locales. Il faut créer des espaces de concertation où chaque voix, y compris celles des éléments non-humains comme les arbres ou les animaux, puisse être entendue ou représentée. La prise en compte du biotope dans la conception permettrait d’éviter des constructions déconnectées de leur environnement et de favoriser un développement respectueux de la biodiversité.
Enfin, je lutte pour une transformation profonde de la pratique professionnelle, en encourageant la recherche, l’expérimentation et la collaboration. Les professionnels doivent être poussés à sortir de leurs routines, à explorer de nouvelles méthodes et à travailler en concertation avec tous les acteurs concernés. La construction doit devenir un processus participatif, transparent et responsable où l’ensemble des parties prenantes y compris la nature, sont intégrées dès la conception. Cela permettra de bâtir un avenir où architecture et environnement cohabitent harmonieusement au bénéfice de tous.
La question de la fin, à quel acteur donneriez-vous la parole pour s’exprimer sur les enjeux du mieux construire ? Des thèmes particuliers sur lesquels il devrait s’exprimer selon vous ? Pourquoi lui/elle ?
Je choisirais Yves Perret, c’est un architecte dont l’expérience et la modestie m’inspirent profondément. Comme son aîné Maurice Sauzet, il est un véritable artisan de l’architecture engagée, dont le parcours reflète toute l’évidence de l’architecture naturelle . Il pourrait évoquer l’importance de privilégier l’art et la poésie dans le travail de conception, centré sur l’humain et sa place dans la nature. Son expérience et son authenticité en font un acteur précieux pour inspirer une réflexion profonde sur nos responsabilités dans la construction de demain.

