Interview de Elodie le breton x Temporama
Interview de Elodie le breton x Temporama
Directrice stratégie durable, GA Smart Building
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CONSTRUCTION
Pourriez-vous nous expliquer quelles ont été les influences qui vous ont menée d’une formation à Sciences Po et une carrière dans le marketing à votre poste actuel de directrice stratégie durable chez GA SmartBuilding ?
J’ai commencé par un double cursus en Histoire et à Sciences Po, avec l’envie de devenir enseignante-chercheuse en histoire politique du XXe siècle. J’ai tenté l’agrégation sans succès. Ce fut un moment charnière où il a fallu que je me réinvente. C’est à ce moment-là que j’ai intégré Bouygues Immobilier, un peu par hasard, pour un stage en communication. Je ne connaissais rien à ce domaine, mais j’ai immédiatement été passionnée par les sujets, les projets, les équipes. J’y suis restée dix ans et j’y ai découvert tous les métiers du marketing et de la communication. Cette immersion m’a permis de comprendre en profondeur le secteur de l’immobilier, ses acteurs, ses dynamiques. Et surtout, chez Bouygues, il y avait déjà un engagement très fort sur les questions environnementales avec le développement des premiers immeubles à énergie positive, par exemple. Cela a beaucoup résonné avec mes convictions personnelles.
C’est ensuite la rencontre avec GA Smart Building qui a été un véritable déclic. L’approche industrielle et intégrée de la construction m’a fascinée : construire plus vite, avec moins de déchets, moins de nuisances, plus d’efficacité énergétique... C’était une vision radicalement nouvelle à l’époque. J’ai rejoint le groupe pour créer la direction marketing-communication et contribuer à faire rayonner cette façon innovante de construire. Mais l’aventure ne s’est pas arrêtée là. En 2017, nous avons mené une opération sur le capital avec une prise de participation majoritaire des collaborateurs, une démarche profondément alignée avec ma vision de l’entreprise, partagée, engagée, porteuse de sens. C’est aussi à ce moment-là que j’ai initié un virage vers les sujets de durabilité, en structurant une véritable stratégie RSE, puis en prenant la tête de la Direction de la Stratégie Durable.
Comment est-ce que votre rôle chez GA Smart Building vous permet d’avoir un impact véritable et positif dans nos secteurs ?
Chez GA Smart Building, mon rôle prend tout son sens grâce à la posture pionnière de l’entreprise dans la construction hors site. Nous sommes convaincus que cette approche industrialisée représente l’avenir de notre secteur. Les méthodes de construction ont très peu évolué depuis des siècles, les chantiers restent très traditionnels, fragmentés, peu efficients, souvent pénibles pour ceux qui y travaillent. À l’inverse, l’industrialisation permet non seulement d’améliorer la qualité des bâtiments, mais aussi les conditions de travail, la performance environnementale et l’impact global du secteur. GA a cette ambition de faire bouger les lignes. C’est aussi pour cela que nous avons participé à la création de l’association Filière Hors Site France, pour fédérer tous les acteurs qui croient comme nous à une construction plus efficace, plus responsable mais pour autant très esthétique.
Et évidemment, tout cela résonne très profondément avec mes convictions. Le bâtiment est l’un des secteurs les plus émetteurs de CO2, fortement consommateur de ressources, souvent vecteur d’artificialisation et parfois, d’enlaidissement urbain. Agir à cette échelle, pour mieux construire et contribuer à des villes plus désirables, c’est pour moi un levier d’impact concret et puissant.
Quel est selon vous le projet qui représente le mieux à ce jour votre vision de la manière dont nous devrions concevoir et construire nos bâtiments, nos villes ?
Le projet qui incarne le mieux notre vision à mon sens est NIWA, notre siège social à Toulouse. C’est un projet que nous avons imaginé dès 2019 comme un manifeste : créer un bâtiment exemplaire sur le plan environnemental tout en proposant une expérience de travail unique et humaine. L’objectif était clair : allier performance environnementale, qualité d’usage et adaptation au monde de demain.
Pour concevoir NIWA, nous avons lancé un concours d’architectes et retenu le duo Studio Montazami et Tezuka Architects. Leur proposition s’intégrait parfaitement à son environnement, avec une vraie porosité entre intérieur et extérieur, une place majeure donnée au végétal, et un engagement fort en matière de durabilité. Le bâtiment, livré en 2023, est le fruit d’un travail très abouti sur plusieurs fronts : réduction du carbone, économie circulaire, confort d’été, résilience climatique... Nous avons intégré des matériaux bas carbone, mixé les filières bois, béton et métal, et poussé la logique de réemploi très loin y compris sur des éléments inattendus, comme les sanitaires, entièrement réalisés en matériaux récupérés et préfabriqués dans nos usines. Ce geste nous a permis d’économiser 84 tonnes de CO2 tout en conservant une qualité perçue équivalente, voire supérieure.
Nous avons également réfléchi à l’usage. Deux étages sont dédiés au coworking pour créer un écosystème vivant et hybride, avec la possibilité d’ajuster les espaces selon l’évolution des pratiques post-Covid. Le bâtiment est intelligent, très bien isolé, confortable en toutes saisons grâce à nos solutions internes : façades aluminium haute performance, traitement d’air optimisé, GTB connectée... Enfin, ce projet a été une démonstration concrète de ce que nous défendons chez GA. Une construction plus rapide soit 16 mois pour 6 000 m2 en hors site, plus durable, plus désirable et surtout capable d’embarquer une vraie dimension narrative. Chaque espace, chaque matériau, chaque choix raconte une histoire. Construire pour la vie, c’est exactement ça : bâtir des lieux utiles, désirables, sobres et porteurs de sens.
DÉCONSTRUCTION
Quels sont selon vous les principaux défis auxquels le secteur de l’immobilier et de la construction sont confrontés aujourd’hui ?
Le principal défi est le changement climatique, et plus précisément notre capacité à nous y adapter. Le secteur de l’immobilier et de la construction a un impact considérable sur l’environnement, mais il est aussi très financiarisé. Cela implique que pour avancer, nous avons besoin d’un alignement fort entre acteurs économiques, investisseurs et régulateurs. En France, on ne part pas de zéro, il existe une certaine maturité sur ces sujets. Mais le vrai verrou aujourd’hui, il est culturel et organisationnel. Beaucoup d’acteurs essaient encore d’atteindre de nouveaux seuils environnementaux sans changer fondamentalement leur manière de faire. La RE2020 en est un bon exemple.
Pendant des années, on disait que les objectifs étaient inatteignables et maintenant que les seuils sont là, on anticipe déjà leur durcissement en expliquant qu’on n’y arrivera pas. Pourtant, si on change nos modes constructifs, notamment via le hors-site, c’est possible. Même constat sur la ZAN, la Zéro Artificialisation nette. Écologiquement, il est évident qu’on ne peut plus continuer à artificialiser les sols. Il faut reconstruire la ville sur elle-même. Mais plutôt que d’assumer cette transformation, on cherche des moyens de contourner la règle. Pour moi, c’est un non-sens. La régulation est nécessaire et je suis convaincue que l’État et l’Europe doivent maintenir une ligne claire, ambitieuse et contraignante.
Cela dit, face au risque de dérégulation, un autre levier émerge. Celui de la finance durable. Si les institutions publiques relâchent la pression, les financeurs, eux, n’ont pas le luxe de l’inaction. Les banques et les assureurs intègrent de plus en plus les risques climatiques dans leurs critères d’investissement. Et c’est sans doute là que se jouera une partie de la transformation du secteur. Seuls les projets capables de prouver leur résilience auront accès au financement. La contrainte viendra peut-être moins de la réglementation que des exigences ESG de la finance.
Pourriez-vous expliquer en quoi le hors-site représente une solution innovante et efficace face aux défis actuels de la construction ? Par ailleurs, en quoi la vision et l’approche de GA Smart Building se différencie-t-elle ?
La construction hors-site est bien plus qu’une innovation technique, c’est une réponse systémique aux grands défis que traverse notre secteur, qu’ils soient environnementaux, sociaux ou économiques. J’ai la chance au quotidien d’observer les bénéfices très concrets de cette approche : moins de déchets, une réduction significative de l’impact carbone, une moindre consommation d’eau, des délais de chantier raccourcis et des conditions de travail bien meilleures que sur un chantier traditionnel.
Chez GA Smart Building, cela fait des années que nous portons cette vision. Ce qui nous distingue, c’est que nous avons intégré cette méthode dans l’ensemble de notre chaîne de valeur : conception, fabrication, construction, exploitation. Ce n’est pas un « module » qu’on ajoute, c’est une culture d’entreprise profondément ancrée. Mais pendant longtemps, il nous manquait une preuve chiffrée et comparable pour démontrer ces avantages à grande échelle. C’est là que le reporting extra-financier, imposé par la CSRD, aurait pu devenir un véritable levier. En nous imposant à tous les mêmes indicateurs (intensité carbone, volume d’eau utilisé, production de déchets) elle permet enfin une comparaison équitable entre les modèles constructifs. Et là, les résultats sont clairs, la construction hors-site est nettement plus performante. Nous l’avons prouvé notamment avec une étude menée sur le projet Impulsion à Toulouse, en partenariat avec Artelia. En modélisant le même immeuble construit selon des méthodes traditionnelles, nous avons démontré une réduction de 30 % des émissions de CO2 sur la phase chantier.
Et encore, cela ne prend pas en compte la performance en exploitation. Ce modèle est puissant, éprouvé et prêt à être généralisé. Ce qui freine aujourd’hui, ce n’est ni la technologie, ni les ressources. C’est la résistance à changer des pratiques bien établies. Chez GA, on a fait le choix de sortir de cette logique d’incrémentation pour adopter une transformation en profondeur. Voilà, notre différence.
Qu’est-ce qui explique selon-vous que les critères ESG ne soient pas davantage valorisés comme indicateurs dans nos secteurs ? De plus, de quelle manière la performance ESG est-elle prise en compte dans les décisions financières et stratégiques chez GA Smart Building ?
Je pense que les critères ESG sont de plus en plus intégrés dans nos secteurs, même s’ils restent encore relégués derrière les enjeux purement financiers. Aujourd’hui, ce n’est plus un « nice to have », mais un véritable « must have ». Le problème, c’est qu’ils sont souvent perçus comme une contrainte réglementaire ou administrative, plutôt que comme un levier de création de valeur. Là encore, chez GA, nous avons mis en place une démarche volontariste en termes de finance durable et avons fait le choix d’aligner l’ensemble de notre chiffre d’affaires aux critères de durabilité de la taxonomie européenne. C’est un travail exigeant, très structurant, mais qui nous permet de valoriser concrètement notre modèle hors-site. En 2023, 84 % de notre chiffre d’affaires répondait aux exigences de la taxonomie sur les 6 critères environnementaux, dont l’atténuation et l’adaptation au changement climatique ou encore la gestion des déchets. Ce niveau d’alignement, nous le mesurons projet par projet et il nous pousse à progresser. Par exemple, pour répondre au critère « eau », nous avons revu les débits de nos équipements en allant jusqu’à faire modifier des chantiers en cours.
Au-delà de la taxonomie, nous avons aussi souhaité objectiver notre performance à travers l’évaluation EcoVadis. Cette année, nous avons obtenu la médaille Platinium, qui place GA dans le top 1 % des entreprises les plus performantes en matière de RSE à l’échelle mondiale. C’est une vraie fierté, mais surtout une manière de rendre visible notre engagement auprès de nos clients, partenaires, et financeurs. Car c’est là que la valorisation commence à changer. Les acteurs financiers intègrent de plus en plus ces critères dans leurs grilles de lecture. Certains de nos prêts sont aujourd’hui conditionnés à nos performances ESG, avec des conditions bonifiées. À terme, je suis convaincue que c’est la finance qui va accélérer la transition du secteur. Nous ne pourrons pas transformer l’immobilier et la construction uniquement par la volonté individuelle ; il faut que les mécanismes financiers récompensent réellement les modèles vertueux.
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RECONSTRUCTION
Le groupe GA, c’est déjà 150 ans d’existence, à quoi ressemblera les 30 prochaines années, quelles sont vos ambitions et votre vision pour continuer à contribuer à une transformation durable de nos secteurs?
Notre ambition, c’est de rester pionniers dans la transformation de notre industrie, mais surtout de ne plus être seuls. Depuis des années, GA porte une approche constructive innovante et responsable. On a montré que c’était possible, qu’on pouvait construire autrement, de façon plus durable. Mon envie pour les 30 prochaines années, c’est qu’on passe à l’échelle, que ce modèle devienne la norme dans tout le secteur. Dans 3 décennies, on aura toujours besoin de logements, d’espaces de travail, d’infrastructures, mais ils devront être résilients face à des risques climatiques de plus en plus sévères. C’est une certitude. Alors, notre rôle c’est de continuer à prouver que cette manière de faire plus sobre, plus intelligente, peut répondre à ces enjeux tout en étant économiquement viable.
Car c’est là que tout se joue : démontrer que la durabilité est aussi un facteur de performance et de pérennité. On est peut-être petits à l’échelle du secteur, mais notre impact peut être grand si on embarque toute la chaîne avec nous. Dans 30 ans, j’espère qu’on ne sera plus une exception, mais un exemple suivi et dépassé par beaucoup d’autres.
Comment percevez-vous le rôle des associations et des initiatives comme le C3D et l’observatoire de l’immobilier durable dans la transformation du secteur ?
Ce sont des catalyseurs de transformation. Je suis membre active du C3D et administratrice de l’OID, donc je parle à la fois en tant qu’actrice et bénéficiaire de ce qu’ils apportent. Le C3D, c’est un espace de formation et de partage pour les directeurs du développement durable. Personnellement, j’ai tout appris là-bas. Quand j’ai pris mon poste, il n’existait pas encore de formation RSE structurée. Le C3D m’a permis de comprendre les enjeux, d’identifier les bons partenaires et de gagner énormément de temps grâce à un réseau de pairs solide et bienveillant. L’OID, quant à lui, agit sur un registre plus sectoriel et très opérationnel. Il regroupe les grands acteurs de l’immobilier et de la construction, produit des baromètres sur la performance énergétique ou l’immobilier responsable et surtout développe des outils concrets comme Batadapt, une plateforme d’analyse des risques climatiques à l’échelle du bâtiment.
Ce sont des ressources précieuses pour les professionnels, qui permettent à la fois de mieux comprendre, d’anticiper et surtout d’agir. Je suis également très engagée dans l’association Filière Hors-site France, qui structure une filière encore jeune mais pleine de potentiel. Avec ses 100 adhérents, ses actions de sensibilisation et le Campus Hors-site qui forme les acteurs du secteur, elle joue un rôle clé pour faire émerger une nouvelle manière de construire.
Quel est, selon vous, l’outil indispensable que les entreprises doivent adopter pour garantir que leurs actifs immobiliers contribuent à une démarche à la fois environnementale et sociale positive ?
Selon moi, une gestion efficace et intégrée de la data est indispensable. Il est impossible d’améliorer quoi que ce soit si l’on ne le mesure pas en premier lieu. La collecte, la centralisation et le suivi rigoureux des données relatives aux actifs immobiliers sont fondamentaux. Prenons l’exemple de la consommation d’eau : pour pouvoir agir, il faut d’abord la mesurer. Cela implique d’avoir des compteurs installés, une organisation claire pour remonter cette data dans un système exploitable, et une capacité à analyser cette information. Actuellement, beaucoup d’entreprises utilisent encore des tableaux Excel, ce qui limite la fiabilité et la pertinence du reporting. Or, pour progresser sur les sujets environnementaux et sociaux, il est crucial de disposer d’un système de gestion de la data fluide, automatisé, et à un niveau de maturité qui dépasse la simple compilation manuelle.
Ce besoin de gestion de la data est d’autant plus critique dans le contexte réglementaire actuel, notamment avec la CSRD, qui impose une obligation de reporting extra-financier. Cette réglementation nous pousse à adopter des systèmes capables de collecter et de monitorer l’impact ESG de manière fiable, régulière et comparable d’une année sur l’autre. Si on ne met pas en place cette capacité, on ne peut pas véritablement piloter ou améliorer notre performance.
En fin de compte, l’outil indispensable est donc une plateforme ou un système de gestion de la data dédié à la performance ESG, intégré à l’ensemble des actifs immobiliers. Cela permettrait non seulement de respecter les exigences réglementaires, mais aussi d’avoir une vision claire et précise de nos impacts, de fixer des objectifs d’amélioration et de suivre nos progrès. Sans cette démarche, tous les efforts en matière d’environnement et de responsabilité sociale restent trop souvent au stade de la bonne intention, faute de mesures concrètes et de données fiables pour agir efficacement.
La question de la fin, à quel acteur donneriez-vous la parole pour s’exprimer sur les enjeux du mieux construire ? Des thèmes particuliers sur lesquels il devrait s’exprimer selon vous ? Pourquoi lui/elle ?
Il serait pertinent d’échanger avec Odile Baster, présidente de l’OID et responsable RSE de la Société de la Tour Eiffel, afin d’obtenir son expertise. En tant que directrice RSE d’un grand propriétaire foncier, elle possède une vision approfondie du métier d’asset management, notamment en gestion immobilière durable, qui est aussi cruciale que la phase de promotion-construction. De plus, en tant que présidente de l’OID, elle a une vue d’ensemble sur les 150 membres de l’organisation, notamment les acteurs engagés dans leur transition écologique. Elle peut partager ses insights sur leurs attentes, leurs questions et la manière dont l’OID les accompagne dans cette démarche.

