Interview de Arnaud Clavreul x Temporama

Interview de Arnaud Clavreul x Temporama

Responsable de l’activité diagnostic, ARCORA

Fasciné par la ville depuis le lycée, Arnaud Clavreul se destinait initialement à l'urbanisme. C'est finalement en intégrant Arcora il y a 15 ans qu'il a changé de focale pour plonger dans la technicité des matériaux. Aujourd'hui responsable de l'activité diagnostic au sein de cette structure de 50 collaborateurs, cet ingénieur a acquis une conviction profonde, l'urgence écologique ne se résoudra pas par le neuf, mais par la réinvention de l'existant. Au lieu de démolir, il milite pour une auscultation rigoureuse des structures anciennes afin de révéler leur plein potentiel. Qu'il arpente un chantier complexe ou qu'il forme les futurs diplômés de CentraleSupélec, il défend une approche sur mesure pour adapter nos façades aux chaleurs extrêmes. Plongez dans les réflexions d'un expert qui conjugue brillamment l'innovation numérique avec un indispensable discernement humain.
"Diagnostiquer, c’est s’imprégner d’un ouvrage, comprendre ses forces, ses faiblesses et surtout, son histoire."

CONSTRUCTION

Vous êtes aujourd’hui responsable de l’activité diagnostic chez ARCORA. Revenons au début : qu’est-ce qui vous a donné le gout del’ingénierie et de la construction ? Y a-t-il eu des expériences fondatrices ou des mentors qui ont marqué vos premières années et orienté votre parcours ?

Mon envie de travailler dans le bâtiment remonte au lycée. Ce qui me fascinait alors, c’était la ville, sa forme, sa complexité, les raisons pour lesquelles elle est construite ainsi. Je me posais beaucoup de questions : pourquoi les villes sont-elles construites de cette manière ? Est-ce le résultat de l’histoire, de choix politiques, de décisions architecturales ou culturelles ? La ville me semblait être un objet complexe, presque mystérieux, et j’avais envie d’en explorer les mécanismes.

À l’origine, je me projetais plutôt vers l’urbanisme, pour aborder ces enjeux à grande échelle. Faute de stage dans ce domaine, j’ai emprunté un autre chemin et intégré Arcora pour un premier stage, il y a une quinzaine d’années. Ce fut un changement de regard, quitter l’échelle urbaine pour entrer dans le détail du bâti, comprendre les matériaux, les assemblages, les systèmes constructifs. Avec le temps, cette approche m’a permis d’aborder autrement mes questions initiales sur la ville. Chaque expérience dans les univers de la construction, de l’architecture et de l’immobilier est venue enrichir cette lecture globale.

Durant ma formation, j’ai été profondément marqué par le courant de l’ingénierie high-tech des années 19902000, et particulièrement par la figure de Peter Rice, cofondateur de RFR, qui a été une source d’inspiration majeure. Son approche consistait à mener une véritable enquête sur les matériaux pour apporter la réponse la plus juste au projet architectural. Chez Arcora, cette culture de l’expérimentation et de la compréhension fine des systèmes s’incarnait à travers des personnalités comme Corentin Queffelec, pionnier de l’architecture membranaire dès les années 1970, Jean-Pierre Cœur, notre directeur technique. ou encore Antoine Maufay, directeur de la conception. Cette tradition d’innovation et de précision, avec des équipes agiles capables de répondre rapidement aux défis techniques, fait toujours partie de notre ADN.

Les années 2000 et 2010 ont été marquées par des projets architecturaux complexes, portés par l’essor du numérique. Le siège du journal Le Monde en est un exemple emblématique : un bâtiment-pont audacieux construit au-dessus des voies SNCF, avec une façade pixelisée qui reflétait parfaitement la transition vers l’ère numérique. Ce projet symbolisait l’architecture de son époque. Mais un véritable basculement s’est opéré à l’approche des années 2020, lorsque les enjeux environnementaux sont devenus centraux. Nous avons alors développé ECALE en 2022, un configurateur en ligne permettant de modéliser des façades en 3D et d’en évaluer l’impact carbone en temps réel. Face au manque de précision des données disponibles à l’aube de la RE2020, nous avons choisi de rendre cet outil accessible gratuitement, pour contribuer au débat sur la construction durable. Cette évolution m’a conduit à une prise de conscience : l’enjeu majeur ne réside pas seulement dans le neuf, mais dans l’existant. Comprendre ce qui est déjà construit, l’améliorer sans tout démolir, l’adapter sans tout effacer - c’est cette approche qui m’a naturellement amené à me spécialiser dans le diagnostic, comme étape clé pour une action mesurée et durable sur le bâti.

ARCORA est reconnu pour son expertise sur les structures complexes, les façades et les ouvrages singuliers. Selon vous, quel rôle un acteur comme ARCORA peut-il jouer dans l’évolution du secteur du bâtiment, et notamment dans la manière d’aborder les ouvrages existants ?

Aujourd’hui, l’enjeu du pôle Diagnostic d’Arcora est avant tout d’ accompagner les maîtres d’ouvrage dans la compréhension fine de leurs bâtiments existants. Qu’il s’agisse de la façade ou de la structure, l’enjeu est de poser un diagnostic précis sur ce qui est déjà là. Nous travaillons ainsi sur des scénarios d’intervention gradués, souvent en étroite collaboration avec les architectes. Cette approche est essentielle aussi bien pour des bâtiments tertiaires courants que pour des édifices patrimoniaux, où la transformation doit s’inscrire dans une logique de transmission et de pérennité. Dans cette phase de compréhension de l’existant, l’ingénieur a une véritable valeur ajoutée à apporter.

Depuis plusieurs années, Arcora renforce fortement ses compétences sur l’existant, en approfondissant la connaissance de matériaux très variés : charpente métallique, bois, pierre, ouvrages anciens ou encore menuiseries patrimoniales. C’est un champ vaste, qui exige rigueur, humilité et curiosité. À cela s’ajoute une dimension fondamentale de pédagogie. L’ingénieur ne s’adresse pas uniquement à des architectes ou à des techniciens, mais aussi à des propriétaires ou des gestionnaires de patrimoine, pour lesquels il faut savoir expliquer clairement les enjeux, les choix possibles et leurs conséquences. Être ingénieur aujourd’hui, c’est donc à la fois apporter une expertise pointue et savoir la rendre intelligible.

Cette approche se traduit très concrètement dans les projets que j’ai pu accompagner. Au-delà du siège du journal Le Monde, plusieurs opérations ont été structurantes pour ma manière d’aborder le diagnostic et la transformation du bâti existant. Je pense notamment au siège de la Fédération nationale de la Mutualité française, rue de Vaugirard à Paris. Il s’agissait à l’origine d’un bâtiment industriel des années 1910, profondément transformé dans les années 1970 par l’ajout d’un mur rideau peu performant. Le projet de Rudy Ricciotti a consisté à déposer cette façade pour redonner à voir la structure béton d’origine, plus fine et plus ouverte, et retrouver une logique bioclimatique à travers des façades vitrées intégrées dans les baies existantes, complétées par des brise-soleil. Une manière de révéler un bâtiment que l’histoire avait en partie masqué, tout en l’inscrivant dans son époque.

Parallèlement à votre rôle chez ARCORA, vous enseignez la conception environnementale et le design paramétrique à l’école CentraleSupelec. Qu’est-ce qui vous a poussé à partager votre savoir avec les étudiants ? Comment cette activité pédagogique influence-telle votre travail d’ingénieur, et inversement au quotidien ? Quel regard portez-vous sur le niveau de sensibilisation des étudiants aux enjeux climatiques du secteur de la construction ?

Mon engagement dans l’enseignement est venu après quelques années de pratique du métier d’ingénieur. J’interviens à CentraleSupélec aux côtés de François Cointe, dans le cadre du cours Technique et architecture à la mesure, où nous accompagnons les étudiants sur des projets concrets. À l’origine, il s’agissait principalement de projets neufs, construits à partir de retours d’expérience issus de notre pratique professionnelle. L’objectif était d’amener les élèves ingénieurs à se confronter à des questions généralement portées par les architectes : volumétrie, organisation des espaces, circulations, usages. Une manière de sortir d’une approche strictement technique.

Avec le temps, et notamment après la période du Covid, nous avons fait évoluer cette pédagogie. Il nous a semblé plus cohérent de travailler à partir de bâtiments existants et de centrer les projets sur la rénovation, en phase avec l’évolution de nos métiers et avec les enjeux climatiques actuels. Les étudiants abordent alors l’ensemble des dimensions de la conception environnementale : performance énergétique, besoins de chauffage, accès à la lumière naturelle, adaptation au changement climatique, impact carbone des matériaux. Ils découvrent aussi que ces paramètres entrent souvent en tension et qu’un projet est avant tout une recherche de compromis. Le travail pédagogique consiste à les faire avancer par itérations successives, dans une logique très proche de la réalité des métiers de la conception. Enseigner est également très enrichissant pour ma pratique professionnelle. Cela oblige à simplifier, à clarifier, à rendre lisibles des sujets complexes.

Cette exigence fait directement écho à notre rôle d’ingénieurs-conseils soit savoir adapter son discours, expliquer les enjeux de manière accessible, que l’on s’adresse à des étudiants, à un maître d’ouvrage ou à un gestionnaire de patrimoine. L’apport est donc pleinement réciproque. Concernant la sensibilisation aux enjeux climatiques, elle est réelle, même si variable selon les profils et les promotions. Beaucoup d’étudiants arrivent avec des attentes fortes, parfois très exigeants, sur les questions d’impact environnemental, de performance énergétique ou de choix de matériaux. Ces thématiques prennent d’ailleurs une place croissante dans les programmes. En revanche, certains champs plus spécifiques, comme l’ingénierie des façades ou des structures légères, restent encore peu enseignés, alors qu’ils jouent un rôle central dans la performance globale des bâtiments.

DÉCONSTRUCTION

Quel regard critique portez-vous sur l’évolution du secteur du bâtiment et de l’ingénierie ces dernières années, notamment en matière de diagnostic et de réhabilitation des structures existantes ? Qu’est-ce qui a le plus changé dans les pratiques ? Voyez-vous des manques, dérives ou blocages qui vous préoccupent encore aujourd’hui ?

Ces dernières années, on observe de réelles avancées dans la manière d’aborder l’existant, notamment autour du réemploi et de la réhabilitation. J’avais moi-même travaillé au sein de l’ICEB sur un MOOC consacré au réemploi, sorti en 2020, juste au moment du confinement. À l’époque, on sentait déjà une dynamique, mais aujourd’hui, 5 ans plus tard, on observe que les choses ont clairement avancé. Les sujets ont gagné en maturité, les pratiques se structurent, et l’intérêt est désormais largement partagé. En revanche, dès que l’on touche aux structures existantes, les questions deviennent plus complexes.

Comment rejustifier une charpente métallique ou une structure béton ? Sur quelles normes s’appuyer : celles de l’époque de construction ou les référentiels actuels ? Que faire lorsqu’un élément est conservé en place ou déplacé ? Ces questions nécessitent une véritable gymnastique intellectuelle et technique. À mon sens, les méthodologies de diagnostic, de conservation et de réemploi des structures sont encore en cours de construction. Un exemple emblématique est celui de la Halle Pouchard, aujourd’hui transformée en Grandes Serres à Pantin. Lors du diagnostic réalisé en 2018, nous avons analysé une charpente métallique datant des années 1950-1960. Les prélèvements et analyses en laboratoire ont révélé des différences de composition et de performances mécaniques selon les zones, correspondant à des phases de construction distinctes, invisibles à l’œil nu. Cela pose immédiatement la question de l’échantillonnage : combien de prélèvements réaliser, à quels endroits, et jusqu’où peut-on extrapoler les résultats ?

Ces interrogations se retrouvent sur d’autres matériaux : menuiseries bois, pierres, briques, bardages. Contrôler quelques éléments en bon état permet-il de conclure sur des centaines d’autres ? Les règles méthodologiques se construisent progressivement et il s’agit je pense de trouver le bon niveau de contrôle, en phase conception comme en phase chantier, pour garantir la pérennité de l’ouvrage sans alourdir excessivement les procédures.

L’un des principaux blocages reste toutefois culturel. On observe souvent une confusion entre élément réemployé et élément neuf. Certains maîtres d’ouvrage exigent d’un élément réemployé le même niveau de garanties qu’un produit neuf, notamment en matière de décennale. Or, lorsqu’on achète un bâtiment ancien, on accepte parfaitement que ses composants aient déjà une histoire, qu’ils soient entretenus ou améliorés, sans pour autant exiger une remise à zéro complète des garanties. Pourtant, dans un projet de réemploi, cette exigence de performance et de garantie absolue revient souvent, ce qui complexifie énormément les projets, tant sur le plan technique que financier. Trouver le bon équilibre reste un enjeu central.

Les réglementations liées à la décarbonation, à l’économie circulaire ou à la performance énergétique se multiplient. Mais sont-elles, selon vous, alignées avec les enjeux réels du terrain ? Quelles limites ou incohérences observez-vous dans les cadres réglementaires actuels ? Les actions menées par les institutions publiques/privées vous semblent êtes être à la hauteur de l’urgence climatique ?  

Sur les sujets de décarbonation et d’économie circulaire, il y a d’abord une question très concrète, celle du temps du projet. Bien comprendre un bâtiment existant suppose d’y passer du temps Diagnostiquer sérieusement un bâtiment ne peut pas se faire uniquement depuis un bureau. Il faut le visiter, y revenir, parfois l’occuper. Certaines agences d’architecture font d’ailleurs le choix de s’installer temporairement dans les bâtiments qu’elles rénovent. Ce rapport direct au bâti permet de révéler des problématiques invisibles sur plans, et il est déterminant lorsqu’on parle de réemploi et de rénovation.

Sur le plan réglementaire, la RE2020 concerne essentiellement le neuf. Travaillant majoritairement sur la rénovation du bâti existant, je suis donc moins directement confronté à son application. Sur le principe, elle va néanmoins dans le bon sens, malgré les débats qu’elle suscite. En revanche, pour l’existant, il manque encore un cadre réellement structurant. La question d’une rénovation bas carbone, intégrant à la fois la performance énergétique et l’impact, environnemental des matériaux mobilisés, reste largement ouverte.  Aujourd’hui, il existe peu d’incitations à limiter l’empreinte carbone des solutions mises en œuvre en rénovation, alors même que certaines peuvent être très coûteuses en ressources. Chaque rénovation étant par nature singulière, définir un cadre commun est complexe et comporte des risques de rigidité. Des démarches comme le label BBCA Rénovation vont toutefois dans la bonne direction. Sur le plan réglementaire ou incitatif, un pas supplémentaire pourrait sans doute être franchi pour encourager des pratiques plus sobres sur l’existant.

Concernant la performance énergétique, le décret tertiaire me paraît particulièrement pertinent. Il marque un changement important en passant d’une obligation de moyens à une obligation de résultats, fondée sur les consommations réelles d’énergie finale et les émissions de gaz à effet de serre. De ce point de vue, ce décret se trouve très aligné avec les enjeux de terrain : réduire concrètement les consommations et l’empreinte carbone des bâtiments. Cela dit, des questions subsistent : quelles seront les contraintes réelles si les objectifs ne sont pas atteints en 2030 ? Quels leviers seront activés en 2040 et 2050 ? Si le cadre s’avère trop peu contraignant, il existe un risque réel de ne pas être au rendez-vous des objectifs climatiques. Enfin, au-delà de la seule décarbonation, un enjeu devient central : l’adaptation au changement climatique, notamment face aux épisodes de canicule. Comment les bâtiments, et en particulier les façades, vont-ils se comporter dans des villes soumises à des chaleurs extrêmes ? Cette question est partiellement intégrée dans les réglementations concernant la construction neuve, mais reste encore peu abordée pour le bâti existant. Il faut

Les façades conventionnelles en béton, verre, ou encore métal sont souvent pointées du doigt pour leur empreinte carbone et leur manque d’adaptabilité. Selon vous, quelles sont les limites des pratiques actuelles en matière de conception de façades ? Et comment peut-on les corriger pour aller vers des enveloppes plus sobres, plus durables et plus intelligentes ?

Oui, les façades conventionnelles sont aujourd’hui souvent pointées du doigt, notamment pour leur empreinte carbone ou leur manque d’adaptabilité. C’est un sujet que nous explorons précisément dans le cadre d’un projet de recherche auquel Arcora participe, aux côtés du CSTB, intitulé Demeter. L’objectif est de mieux comprendre le parc des bâtiments tertiaires français et d’identifier les leviers de sa décarbonation. Notre contribution a consisté à analyser les grandes typologies de bâtiments selon les époques et les programmes, à partir d’études bibliographiques et d’analyses statistiques, afin de caractériser ce que l’on pourrait appeler le bâtiment tertiaire « moyen » en France. On observe par exemple que de nombreux bâtiments administratifs, construits dans les années 1970 et 1980, reposent sur des systèmes préfabriqués en béton. Cette architecture est souvent perçue comme datée, parfois même dévalorisée esthétiquement. Pourtant, elle s’inscrit dans un véritable courant architectural, avec des exemples de grande qualité.

Aujourd’hui, une partie importante de ce parc souffre surtout d’un manque d’entretien. Des opérations de rénovation, y compris de simple  entretien, permettent déjà de révéler le potentiel architectural de ces bâtiments et de leur redonner une lisibilité. La question centrale reste alors celle de leur adaptation aux enjeux énergétiques et climatiques à venir.

L’usage du béton est souvent critiqué dans le cadre de la construction neuve en raison de son impact environnemental. Mais pour les bâtiments existants, son impact est déjà amorti. L’enjeu principal devient alors de prolonger sa durée de vie et de trouver un nouvel usage. Son atout majeur réside dans son inertie thermique, précieuse pour limiter les surchauffes estivales, à condition de travailler sur une isolation extérieure. Il existe ainsi des pistes pertinentes pour transformer ces bâtiments, les adapter aux contraintes climatiques futures et les remettre en valeur, à la fois sur les plans énergétique, patrimonial et architectural. La question de l’adaptabilité se pose également pour les façades vitrées entièrement hermétiques, très présentes dans le parc existant. Le fait de ne disposer d’aucun ouvrant limite fortement les possibilités de ventilation naturelle, pourtant essentielles dans un contexte de réchauffement climatique. Adapter ces façades ne signifie pas nécessairement les remplacer intégralement. Il est parfois possible d’introduire des ouvrants, d’améliorer certains vitrages ou de conserver des menuiseries existantes en les renforçant.

C’est cette approche par la composition et l’optimisation de l’existant que nous cherchons à approfondir. Il s’agit moins de parler de réversibilité au sens où on l’entend pour le neuf, que de mutabilité, c’est-à-dire de transformation intelligente de bâtiments déjà là, en tenant compte de leurs caractéristiques, de leur époque et des besoins actuels, notamment face aux tensions sur le logement et aux évolutions des usages.

RECONSTRUCTION

Selon vous, comment le métier du diagnostic structurel et plus largement l’activité que vous portez chez ARCORA doit-il évoluer à l’horizon 2050 pour répondre aux défis de sobriété, de durabilité et de limitation des ressources, dans un secteur en profonde transformation ?

A mon sens, le diagnostic d’enveloppe et structurel doit avant tout rester une méthodologie simple, efficace et profondément ancrée dans la compréhension du bâtiment. Diagnostiquer, c’est s’imprégner d’un ouvrage, comprendre ses forces, ses faiblesses, son histoire. Cela suppose une connaissance fine des matériaux, de leur comportement dans le temps, et une capacité à croiser plusieurs lectures : structurelle, énergétique, environnementale, mais aussi patrimoniale. Cette approche implique également une certaine manière de travailler. Des équipes à taille humaine, polyvalentes, capables d’intervenir rapidement, avec une forte transversalité des compétences et une méthode commune. Être à la fois spécialiste et généraliste est sans doute l’un des grands défis du métier.

En parallèle, le diagnostic va nécessairement évoluer avec l’automatisation et les outils numériques. Nous investissons déjà ces sujets : analyses à partir de photos de site, relevés par drone, exploitation d’images existantes. Les progrès récents en photogrammétrie et en modélisation 3D ouvrent des perspectives très puissantes à moyen terme. Mais ces outils posent aussi de vraies questions. Analyser des milliers d’images, lancer des calculs massifs pour détecter fissures ou pathologies génère beaucoup de données... et beaucoup de bruit. Toutes les fissures n’ont pas la même gravité : un enduit qui se craquelle n’a pas la même signification qu’un désordre structurel. L’enjeu ne sera donc pas uniquement technologique, mais surtout interprétatif. Le rôle de l’ingénieur restera central, à savoir utiliser ces outils sans s’y soumettre, garder une posture d’artisan expert capable de hiérarchiser, de comprendre et de décider. Il faudra trouver le bon équilibre entre automatisation et discernement. Se pose également la question de la souveraineté des outils : devenir dépendant d’algorithmes externes, de serveurs délocalisés ou de données qui ne nous appartiennent pas interroge directement notre expertise. Développer des outils internes, appropriables, alignés avec nos valeurs et nos méthodes, pose des questions de coût, de temps, mais aussi de sens.

Finalement, l’évolution du diagnostic structurel ne sera pas seulement technique. Elle sera aussi culturelle et méthodologique : rester maître de son savoir, utiliser les outils comme des leviers et non comme des substituts, et continuer à faire du diagnostic une étape humaine, rigoureuse et stratégique de la transformation du bâti existant.

Entre innovation technologique et transformation culturelle, où se situent aujourd’hui, selon vous, les leviers les plus puissants pour accélérer la transition du secteur ?

Si l’on regarde l’histoire récente des modes constructifs, on distingue plusieurs grandes phases. De l’après-guerre jusqu’aux années 1990, l’innovation technologique a été un moteur extrêmement fort. L’apparition de nouveaux matériaux et procédés industriels, comme l’aluminium extrudé, le verre plat ou les capacités issues de l’aéronautique, a profondément transformé l’architecture et l’ingénierie. Cette période a vu émerger le courant high-tech, porté par une exploration continue des performances techniques.

À partir des années 1990 et 2000, une nouvelle dynamique s’est imposée avec les enjeux énergétiques. L’amélioration de l’isolation thermique, le développement de menuiseries plus performantes, de protections solaires ou de vitrages à couches ont permis de réels progrès. Là encore, la technologie a joué un rôle central. Aujourd’hui, au tournant des années 2020, l’enjeu carbone structure désormais les réflexions. De nouvelles solutions continuent d’émerger, comme les vitrages électrochromes ou les vitrages sous vide, capables d’offrir de très bonnes performances avec des épaisseurs réduites.

Mais leur diffusion reste limitée par des questions de coût, d’accessibilité et de maturité industrielle. On a parfois le sentiment que l’accélération technologique est moins spectaculaire que par le passé. De mon point de vue, les leviers les plus puissants se situent désormais davantage du côté des organisations et des modèles de responsabilité que dans la technologie pure. La question centrale devient celle de la prise en charge de l’existant. Comment transformer et prolonger la vie d’un ouvrage ou d’un composant fabriqué il y a plusieurs décennies ? Comment s’engager sur son entretien, son adaptation et son évolution future ? Cela amène à repenser la manière dont on considère les éléments du bâtiment. Plutôt que des objets figés, conçus une fois pour toutes, ils peuvent être envisagés comme des systèmes évolutifs. Une façade, par exemple, pourrait être pensée comme un élément transformable, dont une entreprise s’engage à assurer la maintenance et l’adaptation dans le temps, en fonction des usages et des besoins futurs. Cette approche rejoint aussi l’idée de considérer certains composants du bâtiment comme des services. Une façade ne serait plus seulement un ouvrage livré, mais un engagement sur des performances dans la durée, avec une responsabilité partagée sur son cycle de vie.

En définitive, si l’innovation technologique reste indispensable, il me semble que les transformations les plus décisives à venir se joueront dans la manière de s’organiser, de partager la responsabilité des ouvrages et de penser leur capacité à évoluer dans le temps.

Pour finir, en tant que responsable d’activité, comment voyez-vous évoluer ARCORA dans les prochaines décennies ? A l’horizon 2050, quels investissements, quels changements culturels, quelles compétences et modes d’organisation vous paraissent indispensables pour préparer l’avenir du “mieux construire” au sein de l’entreprise ?

Arcora a été créée il y a près de 50 ans, avec une idée fondatrice qui est de construire léger. À l’origine, cela passait par des structures membranaires et en toiles tendues, comme le Zénith de Paris, pensé comme une architecture rapide, légère et efficace.

Depuis, l’entreprise a accompagné les grandes mutations du secteur. Le courant high-tech et la recherche de transparence ont conduit à l’optimisation des structures métalliques et à l’usage du verre comme élément porteur. Dans les années 1990, un nouveau virage s’est opéré autour des enjeux énergétiques, avec des façades plus performantes et une approche bioclimatique renforcée. Plus récemment, les questions de santé environnementale et d’impact carbone ont profondément transformé notre manière de concevoir.

À l’horizon 2050, l’enjeu pour Arcora est de rester une structure capable de comprendre ces mutations et d’y répondre avec justesse. Cela passe d’abord par les compétences : approfondir la connaissance des matériaux, de leur comportement dans le temps, et savoir transmettre cette expertise. Être ingénieur aujourd’hui, c’est pouvoir dialoguer aussi bien avec un architecte qu’avec un maître d’ouvrage ou un gestionnaire de patrimoine, en adaptant son discours et ses outils. La créativité reste également centrale. L’ingénierie que nous défendons est une ingénierie créative, au service du projet architectural. Il s’agit de combiner contraintes, savoir-faire et matériaux pour proposer des solutions à la fois pertinentes, durables et adaptées aux usages. L’organisation est un autre levier clé. Arcora est passée d’une petite équipe fondatrice à une structure d’environ 50 personnes, avec des implantations en France, au Luxembourg et en Belgique. Cette croissance impose de repenser en permanence notre manière de travailler ensemble, en constituant des équipes projets agiles, capables de mobiliser des expertises transversales tout en restant proches du terrain.

Enfin, Arcora s’appuie beaucoup sur la formation et le partage interne au travers du LAB ARCORA, une instance participative ouverte à l’ensemble des équipes. Chaque mois, des thématiques variées y sont abordées : dessin à la main ou numérique, matériaux, performances mécaniques, rénovation, enveloppes, communication graphique. Les sujets sont choisis de manière collégiale, sans hiérarchie, et chacun peut proposer, explorer et transmettre. C’est à la fois un outil de formation, une boussole stratégique et un espace de mise en commun.

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